CHAPITRE V
Si les pasteurs récalcitrants furent vivement critiqués, le gouvernement ne le fut pas moins. Les journaux de l'opposition firent entendre des paroles de blâme trop bien méritées. Le Courrier suisse s'étonna de la démarche étrange du conseil d'état, et il contesta énergiquement à ce dernier le droit de donner un préavis au peuple sur la constitution qui devait faire l'objet de la votation du 10 août. Il invoqua, en faveur des pasteurs, cette loi de 1832 dont nous aurons bientôt à parler. Il prévint l'argumentation dérisoire qui devait s'étaler dans les colonnes du Nouvelliste, et se reproduire même dans une circulaire officielle, que la proclamation du conseil d'état était un acte se rapportant à la religion, parce que le projet de constitution avait conservé deux articles sur l'église nationale et sur le culte catholique. « Cette plaisanterie glaciale ne nous surprendrait point. Le mépris pour leurs semblables est poussé si loin chez certains démagogues, qu'ils se croient tout permis; mais de tels sophismes ne méritent pas de réponse. » Au jugement du Courrier, « la conception et le genre de cette pièce étaient indignes d'un gouvernement.... La prétention de faire lire, par ordre, en chaire, une proclamation de cette nature, une mauvaise controverse de journaliste, n'avait pu être inspirée que par l'aveuglement d'un despotisme qui se croyait sûr de son fait. Une pièce comme celle dont le conseil d'état s'était fait l'éditeur responsable, était aussi contraire à la dignité de la chaire évangélique qu'à la dignité d'un gouvernement. » Le Courrier prêtait à un magistrat haut placé une parole grave. On verrait, aurait dit ce magistrat, à qui demeurerait la victoire, du gouvernement ou du clergé. Le Courrier faisait remarquer, avec beaucoup de sens, que le magistrat n'avait vu que le pasteur là où il fallait voir l'église. Cette vérité n'avait
pas encore été relevée et il était fort à propos de la signaler avant que le conflit s'aggravât entre le clergé et le gouvernement. Les pasteurs incriminés avaient défendu « le droit de l'église d'être une église et de ne pas devenir une arène politique1. »
L'Indépendant ne vit, dans la proclamation du conseil d'état, qu'une explication officielle de la constitution et de la question du renouvellement des autorités, accompagnée d'une justification et d'une apologie; un manifeste politique destiné à influencer les déterminations et les votes du peuple. Les temples convertis en tribunes politiques, c'était le renversement de toutes les convenances et une illégalité. Les pasteurs avaient compris qu'ils ne pouvaient pas être les fauteurs ou les complices des manœuvres politiques du gouvernement".
Malgré les assertions du journal semi-officiel, l'opinion publique, bien que partagée, paraissait se prononcer plutôt en faveur des pasteurs. Dans la situation délicate où ils se trouvaient l'un vis-à-vis de l'autre, il n'était pas invraisemblable que le conseil d'état eût songé à bumilier le clergé, en lui transmettant l'ordre de lire la proclamation. Il est probable tout au moins que le clergé interpréta dans ce sens l'intention du conseil d'état. Ce qu'il y a de certain, c'est que le refus de lecture
1 Conf. Courrier suisse, 1845, N° 62, 5 août. Parmi les brochures qui prirent alors en main la cause du clergé, citons celle qui est intitulée : De l'accusation portée contre quelques pasteurs, par Fréd. Chavannes. (Lausanne, Bridel, 1845. 16 pag.)
* L'Indépendant, 1845, N° 14, 9 août. Le point de vue de l'illégalité de l'ordre donné par le conseil d'état a été défendu par un homme qu'on ne pouvait accuser de complicité avec les pasteurs. M. Luquiens soutenait qu'au moment où les citoyens devaient se décider librement, le gouvernement n'avait pas le droit d'influencer le vote par une proclamation sanctifiée en quelque sorte par la bouche du pasteur et la lecture du haut de la chaire.