CHAPITRE V
pouvait être présenté aux yeux du peuple sous une couleur peu favorable. Le conseil d'état ne laisserait pas échapper ce moyen de rendre la position des pasteurs très désavantageuse pour eux. C'est ce qu'il se hâta de faire. Peut-être aussi était-il aiguillonné par la crainte que la mesure adoptée par lui n'eût pas un résultat aussi heureux que celui qu'il en attendait. Quoi qu'il en soit, dès le 6 août, il adressait aux préfets, et, par eux, aux municipalités, une circulaire qui débutait d'un ton à faire comprendre tout l'avantage que les pasteurs récalcitrants venaient de lui fournir, et dont il avait l'intention de tirer bon parti :
Un fait inouï vient de se passer dans nos temples. Une quarantaine de pasteurs de l'église nationale évangélique réformée, garantie, protégée et salariée par l'état, régie par la loi, ont refusé de lire ou faire lire en leur nom, dès la chaire, dimanche 3 août, la proclamation que le conseil d'état leur avait adressée avec invitation de pourvoir à cette lecture, à l'heure du service divin....
Vous comprendrez... que le conseil d'état ne pouvait rester spectateur inactif d'une désobéissance aussi éclatante....
Cette conduite des pasteurs et des suffragants n'est pas en harmonie avec le caractère dont ils sont revêtus, celui de ministres de l'église nationale évangélique réformée, garantie, salariée et régie par Vétat. Elle constitue aussi une insubordination déclarée.... Aussi le conseil d'état at-il dénoncé les pasteurs et suffragants dont il s'agit à la commission ecclésiastique, en l'invitant à diriger contre eux des poursuites conformément aux articles 133 et suivants de la loi du 14 décembre 1839. Lorsque la classe aura jugé, à teneur de l'art. 145 de la loi, son jugement sera transmis au conseil d'état qui prononcera en dernier ressort, soit en maintenant le jugemen t de la classe, soit en le changeant, ainsi que l'art. 148 lui en donne le pouvoir.
Le conseil d'état aurait cru manquer à son devoir en laissant passer inaperçus des actes qui ont causé un aussi grand scandale. Il ne saurait tolérer qu'on méconnaisse ainsi l'autorité du gouvernement. Le temps est venu de mettre un frein à des tendances qui ne se répètent que trop depuis un certain nombre d'années. Il faut bien le dire, la résistance apportée par plusieurs pasteurs et suffragants aux ordres de Vautorité civile, n'est
qu'une manifestation nouvelle de l'esprit dont s'est montrée animée une partie du clergé, et qui ne conduit à rien moins qu'à l'indépendance de l'église nationale, indépendance qui suppose sa séparation de l'état, tandis que la constitution, exprimant la volonté du peuple, maintient l'union de l'état et de l'église et subordonne celle-ci au pouvoir civil. C'est le même esprit qui a porté plusieurs ministres à prêcher dans des oratoires en dehors de l'église nationale et à se récrier lorsqu'ils ont été rappelés à leur devoir tant par le grand conseil que par le conseil d'état. Cet esprit étant inconciliable avec l'existence d'une église nationale, garantie, salariée et régie par Vétat, il importe de faire sentir la puissance de la loi à ceux qui s'en écartent et en méconnaissent l'esprit1.
Les portions de la circulaire que nous avons négligé de transcrire ici s'efforçaient de démontrer que le conseil d'état n'avait fait qu'user de son droit en ordonnant la lecture en chaire de la proclamation du 29 juillet. Cette démonstration sophistique consistait à dire que si, à teneur de la loi du 23 mai 1832, le conseil d'état pouvait ordonner la publication en chaire des actes qui ont rapport à la religion ou à quelque solennité religieuse, cette loi n'empêchait pas de faire publier en chaire d'autres actes; qu'au surplus, puisque la proclamation parlait de l'église nationale et de la religion catholique, de l'enseignement dans les écoles qui devait être conforme aux principes du christianisme, elle n'était pas étrangère au christianisme. Bien plus, et ici nous citons textuellement : Est-il réellement possible d'envisager comme étrangère à la religion une proclamation où le gouvernement dit qu'il a été unanime pour ordonner une enquête sur les sociétés d'Allemands qui passent pour communistes, unanime pour faire expulser du canton l'éditeur d'un journal allemand où l'on professe des doctrines contraires à la religion, à la morale et à l'ordre social, une proclamation où le conseil d'état, repoussant les accusations de communisme et de tendances irréligieuses dirigées contre lui, fait un appel à la religion?... Quelle
1 Voy. la circulaire in extenso dans le Précis de M. Baup, pag. 116-121.