CHAPITRE VI
juge suprême? Le conseil d'état devait, tout en portant la cause devant les corps chargés de la débattre en premier ressort, se réserver les moyens de s'éclairer lui-même, et, en cas de nécessité, de prononcer, comme juge, contre les conclusions de l'accusateur, sans compromettre ni sa dignité ni sa force1.
Au lieu de cela, que fait le conseil d'état? Il tire d'avance ses conclusions et engage irrévocablement son opinion sur le procès. Il porte la question devant les municipalités! « c'està-dire devant les chefs des paroisses confiées aux soins des pasteurs, devant des hommes auprès desquels les serviteurs de Jésus-Christ doivent jouir de toute espèce de confiance, auprès desquels ils doivent souvent exercer l'ascendant d'une autorité morale incontestée, afin que l'institution de l'église nationale puisse porter tous ses fruits. Ces hommes, pris ainsi pour juges, sont instruits de l'affaire par la voix puissante d'un accusateur respecté, auquel ils ont accoutumé d'obéir, et dont ils doivent écouter avec déférence toutes les paroles. Cette accusation est portée sans que les accusés en soient informés; la circulaire n'a été officiellement communiquée à aucun d'entre eux. Quand, par des voies détournées et insuffisantes, ils ont pu en avoir connaissance, il était trop tard, le coup était porté, on avait vu disparaître les restes du respect, de l'amour, de la confiance dont plusieurs étaient encore entourés. Les préventions les plus fâcheuses ont pris la place des sentiments mérités par les services les plus longs et les plus dévoués; et le ministère de Jésus-Christ, menacé depuis plusieurs mois par tant de moyens divers, est désormais frappé d'impuissance dans un grand nombre de paroisses. D'ailleurs, auprès de qui les accusés plaideront-ils leur cause, où est ce tribunal qui les juge sur la seule parole de leur accusateur? Il n'est nulle part pour les entendre et pour se laisser convaincre par leurs raisons. Il
Conf. Fréd. Chavannes, La crise ecclésiastique, etc., pag. 20.
est partout pour les condamner1. » En effet, depuis longtemps on avait travaillé à déconsidérer les pasteurs et, en général, ils n'étaient pas populaires. Mais les imputations directes du gouvernement attirèrent dès ce jour-là sur plusieurs d'entre eux la réprobation de leurs paroissiens. Ils se virent publiquement insultés, et leur ministère, livré aux attaques grossières de quelques journaux, perdit, dans certaines localités, toute considération. Comme nous le verrons, le grand conseil lui-même devait bientôt donner aux accusations dont les pasteurs étaient les objets le poids de son autorité et de son influence.
Le premier résultat sensible et douloureux de la position hostile prise par le gouvernement vis-à-vis du clergé, fut la démission de l'un des pasteurs les plus considérés de Lausanne, M. le doyen Paul Monneron. A peine, en effet, le conseil d'état avait-il, par sa circulaire du 6 août, dénoncé au peuple les ministres récalcitrants, que M. Monneron lui adressait la lettre suivante (13 août) :
Messieurs,
Consacré en 1811, j'ai exercé sans interruption et avec une grande joie le ministère évangélique dans diverses paroisses du canton.
A l'apparition de la loi ecclésiastique de 1839, j'eus, je dois l'avouer, quelques scrupules sur ma position dans l'église. La suppression de la confession de foi, l'autorité, en matière d'enseignement religieux, remise par la loi à un corps de magistrature auquel la Parole de Dieu ne le confie assurément point, me parurent des maux réels qui en préparaient beaucoup d'autres.
Toutefois, la liberté du ministère évangélique subsistait en fait, si elle était abolie en droit, et avec elle je pouvais exercer les fonctions de pasteur dans notre église.
1 Fréd. Chavannes, La crise ecclésiastique, etc., pag. 21, 22.