CHAPITRE VI
Mais il n'en est pas ainsi maintenant. Déclaré simple fonctionnaire de l'état après m'être cru fonctionnaire de l'église, privé ensuite de la liberté d'annoncer l'Evangile ailleurs que dans les temples et hors des heures déterminées, et récemment enfin invité à porter en chaire des paroles entièrement étrangères à celles qui doivent y être proclamées, je ne puis plus exercer les fonctions du ministère sacré dans un tel état de choses, et je viens résigner entre vos mains, dès aujourd'hui, celles que j'exerce dans la paroisse de Lausanne.
Cette détermination, messieurs, je l'ai prise non sans regret, non sans une vive et profonde peine, mais dans la paix et avec une entière sûreté de conscience.
M. Monneron semblait indiquer ainsi à ses collègues le chemin dans lequel ils entreraient forcément un jour. Pour le moment, il y entrait seul, le premier, sans considérer s'il était suivi ou non, ne consultant que sa conscience et ce pressentiment qui trompe rarement les cœurs droits et les esprits perspicaces. Cette démission isolée ne parut sans doute pas de grande importance à un gouvernement qui se croyait sûr de son fait et qui estimait assez peu le clergé pour dire qu'il le tenait par le receveur. Mais, par ses propres mesures, il allait préparer lui-même la voie à de nouvelles démissions, à une imposante protestation de la conscience chrétienne.
Le premier acte de la procédure instruite contre les pasteurs et suffragants qui avaient refusé de lire la proclamation en chaire, était une information à faire par la commission ecclésiastique. Celle-ci accomplit avec beaucoup de soin l'instruction dont elle avait été chargée. Après avoir établi de nombreuses catégories entre les pasteurs d'après les circonstances qui avaient accompagné leur refus de lire la proclamation, elle conclut son rapport par l'avis qu'il n'y avait pas lieu à poursuivre l'accusation d'insubordination contre la plupart des inculpés. Elle demandait le renvoi de deux pasteurs seulement devant les classes et proposait une simple réprimande pour un suffragant. « C'était peut-être le moment, pour l'église nationale du canton
MOUVEM. RELIG. VI.
de Vaud, non pas de secouer tout d'un coup le joug de la fatale loi du 14 décembre 1839, cela ne pouvait se faire en un jour après l'adhésion imprudente qu'on y avait donnée pendant si longtemps, mais de commencer sur l'opinion publique un travail qui aboutirait, à la longue, à démolir les principes sur lesquels cette législation était fondée. La nouvelle constitution politique qui venait d'être introduite avait étendu et renforcé le principe de la souveraineté du peuple; c'était à reprendre sur ce peuple, plus souverain que jamais, une influence utile à l'émancipation future de l'église, comme telle, que les esprits élevés parmi le clergé vaudois auraient dû s'employer désormais. C'était le cas de chercher à confondre les intérêts des paroisses et des pasteurs, dans le but d'obtenir la liberté des cultes, en même temps que l'extension des droits de la commune sur les affaires de la paroisse. La nouvelle constitution présentait d'ailleurs un côté faible dont on pouvait profiter. Elle avait remis en tutelle le pouvoir communal (art. 66 et suivants), et on pouvait facilement ménager l'alliance des presbytères et des conseils communaux, pour la faire servir tôt ou tard à les émanciper ensemble de l'autorité, par trop arrogante, du pouvoir central. L'occasion ne fut pas saisie; elle ne fut pas même comprise1. »
Sur ces entrefaites, le grand conseil se réunit le mardi 19 août en session extraordinaire. Son premier soin fut de dépouiller les procès-verbaux des assemblées de cercle sur les votations relatives à l'acceptation de la constitution et au maintien du grand conseil et du conseil d'état. Il fut alors constaté que la constitution était acceptée par 17 672 voix contre 10 035, et que les autorités constituées étaient maintenues par 17 111
1 Jottrand, De la question religieuse dans le canton de Vaud, pag. 94-96.