‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 4)Chapitre 59 sur 269 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

sans beaucoup de peine, regagner sa demeure. A la suite de ce lâche guet-apens, une enquête fut instruite. Dès le lendemain, une arrestation était faite, mais le juge d'instruction s'étant rendu à Aigle, fit remettre le prévenu en liberté. 11 avait été question de délivrer celui-ci par la force. Sa libération ne devait calmer l'irritation que d'une manière très imparfaite1.

Il semblait, en effet, que l'attaque dirigée contre la maison de M. Berlholet n'était qu'un symptôme de l'agitation sans objet qui régnait dans cette contrée. D'autres actes de même nature ne devaient pas tarder à trahir cette agitation. Depuis quelques jours, le bruit se répandait à Aigle que des ennemis de toute réunion religieuse tenue hors des temples et des heures consacrées au service divin s'apprêtaient à assaillir, le dimanche 14 septembre, le lieu de culte des darbystes. Le préfet, résidant à Bex, demanda des instructions au conseil d'état. Ce dernier prescrivit à son représentant d'engager M. Marc Pittet, chez qui les assemblées avaient lieu, à y renoncer, et d'employer la force dans le cas où les moyens de persuasion ne réussiraient pas. Le préfet s'étant rendu à Aigle, le samedi, cita à son audience les chefs des dissidents et les invita à ne pas avoir d'assemblée le lendemain : les dissidents ne voulurent pas prendre d'engagement à cet égard. Le dimanche, à neuf heures du matin, dix à douze personnes se trouvaient réunies pour leur culte chez M. Pittet. Le préfet, après avoir fait prévenir ce dernier par son huissier qu'il allait venir, arriva en effet avec une partie de la municipalité. La lettre du conseil d'état ayant été communiquée à M. Pittet et celui-ci, invoquant son droit, ayant refusé de dissoudre l'assemblée, un sergent de gendarmerie entra accompagné de six

1 Courrier suisse, 1845, N° 68, 26 août. — L'Indépendant, N° 17, 30 août. La rumeur publique à Aigle accusait un individu connu par sa violence, M., de soudoyer la populace pour l'aider lui-même à satisfaire ses vengeances personnelles. C'est cet individu qui, précédemment, avait ameuté le peuple contre l'oratoire.

gendarmes, et, au nom de la loi, somma l'assemblée de se séparer, ce qu'elle fit à l'instant même. Quelques instants après, un piquet de gendarmerie se dirigeait sur Vervey, hameau près de Roche, pour dissoudre une assemblée de dissidents qui devait avoir lieu dans cette localité. En rapportant ces faits, le Courrier suisse constate qu'il est plus facile d'employer la force contre des personnes inoffensives que de les défendre contre des assommeurs, mais il se demande avec raison si c'est là ce qu'on appelle gouverner un pays*? On pouvait se demander aussi, et avec plus de raison encore, au nom de quelle loi les chrétiens darbystes d'Aigle étaient dépouillés du droit commun? La loi du 20 mai n'avail-elle pas été abolie? Quinze jours plus tard, le dimanche 28, sans doute en vertu de la loi mystérieuse invoquée par les agents de la force publique, M. Pittet recevait encore la visite de deux gendarmes, qui, sans souci de troubler le déjeuner de famille, ordonnèrent à trois invités de M. Pittet de se retirer. Les gendarmes disaient agir ensuite des ordres du préfet et, en quittant l'appartement, ils poussèrent le zèle jusqu'à exhorter les assistants à fréquenter les services de l'église nationale2.

Les tristes faits que nous venons de raconter ne se reproduisirent heureusement pas dans d'autres contrées du canton. Les actes de malveillance que nous pourrions encore citer, tout regrettables qu'ils aient été en eux-mêmes, ne furent cependant que des actes isolés, auxquels les populations ne prirent aucune part, tant il est vrai que le gouvernement aurait pu très facilement, s'il l'avait voulu, protéger partout les droits et faire

1 Courrier suisse, 1845, N° 74, 16 septembre. — Le Semeur (1845, N° 40, 1er octobre) accusait, à ce propos, le gouvernement vaudois d'être énergique pour renverser les lois du pays, et faible devant la crainte de perdre sa popularité. « Radicaux vaudois, disait ce journal, vous voulez être libres et vous ne savez pas être justes. Vous voulez servir de modèle aux autres peuples, et le gouvernement que vous avez choisi leur offre le spectacle de la publique et flagrante violation de la loi ! >»

* Courrier suisse, 1845, N° 79, 3 octobre.

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