CHAPITRE VI
Mais si l'on veut faire une église esclave du bon plaisir du gouvernement, dont les pasteurs puissent être transformés, au gré du pouvoir, en prédicateurs politiques, presque en crieurs publics, et dont les membres soient obligés, quand ils viennent au temple, d'entendre tout autre chose que ce qu'ils y cherchent, nous ne sommes pas amis d'une telle église : ce n'est pas là l'église à laquelle appartiennent nos affections et notre ministère. Et si, par suite des efforts que ferait l'autorité politique pour asservir l'église nationale en asservissant notre ministère, vos pasteurs étaient obligés d'abandonner leurs paroisses, et que cette église que nous aimons en souffrît, rappelez-vous, chers concitoyens, que ce n'est pas nous qui l'aurons voulu, et que ce n'est pas à nous qu'on pourrait en imputer les conséquences '.
Cette adresse portait quarante et une signatures. Comme on le voit, elle avait entre autres la grande utilité de montrer que, bien loin d'avoir un sens politique, le refus des pasteurs avait été déterminé précisément par leur désir d'écarter de l'église les questions de parti. C'est avec un avantage trop peu compris jusqu'alors, semble-t-il, par le clergé, que les signataires assimilent à leur propre cause la cause même de l'église. Ils ont réclamé pour cette dernière une juste portion de liberté, car, disent-ils, « nous avons agi autant-pour la liberté des troupeaux que pour la nôtre! » Il était dans la politique du conseil d'état de séparer le clergé de l'église, de ne paraître en lutte qu'avec le premier, afin que le peuple même de l'église ou bien se désintéressât de cette lutte, ou bien prît parti contre les pasteurs. En revanche, il était absolument nécessaire aux pasteurs de répudier tout esprit de caste et de ne se montrer qu'à titre de serviteurs de l'église pour l'amour de Christ, le seul Chef de l'église. Remarquons à ce propos que la fausse position des ministres de l'église nationale, — position si habilement exploitée par le gouvernement, — ne s'améliore que lorsqu'ils parviennent à identifier la cause de leurs paroissiens avec leur propre cause2.
1 Voy. la pièce tout entière dans le Précis de M. Baup, pag. 28-32.
* Conf. Jottrand, De la question religieuse dans le canton de Vaud, pag. 94.
VÏI
A l'adresse des quarante et un pasteurs et ministres inculpés était jointe la consultation dont nous avons parlé plus haut et qui était signée par dix-neuf avocats ou jurisconsultes, parmi lesquels se trouvaient plusieurs des noms les plus distingués du barreau national. Cette consultation avait eu lieu déjà le 16 août, mais elle parut en même temps que l'adresse.
Les avocats, auxquels les pasteurs s'étaient adressés, avaient à répondre à cette question : MM. les pasteurs qui ont refusé de lire la proclamation, ont-ils agi conformément à la Met dans les limites de leur droit ? Or, comme les pasteurs n'étaient pas obligés en droit de faire des actions qu'aucune loi et aucun règlement ne mettaient dans les attributions de leur charge, toute la question était donc de savoir s'il existait une disposition de loi ou de règlement qui imposât aux pasteurs l'obligation de lire dès la chaire une proclamation de la nature de celle qui était en cause, ou qui donnât au conseil d'état le pouvoir de leur imposer une pareille obligation. Les avocats répondaient : « Jl est facile de se convaincre que non seulement il n'existe aucune disposition pareille, mais qu'au contraire la loi ne permet point ce mode de publication pour des actes de ce genre et en prescrit un autre. »
Après avoir passé en revue les Ordonnances de 1773 et les lois du 31 mai et du 15 juin 1803, abrogées successivement, les avocats posent en fait que, « dans toute la législation actuelle, il n'existe aucune disposition qui prescrive, ou même qui permette de faire publier par les pasteurs les actes du gouvernement dès la chaire, que celle de l'art. 12 de la loi du 23 mai 1832. » Mais cette disposition se rapporte à des actes d'une nature exceptionnelle et qui ne sont point du genre de la proclamation dont il s'agit ici. La loi de 1832 est très précise : elle