CHAPITRE VU
Conformément à celte décision, an jour prescrit, deux cent vingt-cinq pasteurs ou ministres répondent à l'appel de leur nom. De tout le clergé vaudois il ne manque qu'une cinquantaine de membres. Jamais, depuis les jours de la réformation, un nombre aussi considérable de ministres de l'Evangile ne se sont trouvés réunis dans notre petit pays pour s'occuper de plus importantes questions.
Le bureau de l'assemblée se compose de MM. Miéville, président, Monnard, vice-président, Espérandieu et Baup secrétaires.
L'assemblée, debout, chante en chœur les deux premiers versets du psaume CXXXVI1P. Dans ces graves circonstances, ce chant mâle et onctueux, partant de cœurs émus, a quelque chose de solennel !
Il est décidé que la discussion portera tout d'abord sur la question générale : Qu'y a-t-il à faire dans les circonstances actuelles de V église vaudoise ? Puis viendra la question des voies et moyens.
M. Sylvius Favre, de Nyon, se lève, et, comme pour prévenir tout autre résultat, il supplie qu'on se borne à demander au conseil d'état de suspendre l'exécution des quarante-trois condamnations. Bientôt après cependant il retire sa motion.
M. Bauty prend la parole. C'est un des hommes les plus puissants de l'assemblée. Ses discours sont ramassés, nerveux, comme sa personne. Il a fait ses adieux à son troupeau, et il a été approuvé par plusieurs de ses paroissiens. Il relève deux des considérants du jugement et en développe l'esprit; il en exprime tout le suc vénéneux. Il ne voit point d'autre marche à suivre qu'une prompte démission. Il anticipe sur les discours de ses collègues en montrant que les plus doux, les plus charitables sont contraints de se décider avec fermeté, à présent que le conseil d'état peut improviser un clergé corps franc. La parole de M. Bauty est sobre, mais on a le sentiment qu'il y
a là une solide charpente. Point d'effets d'imagination; l'orateur frappe fort. On peut se demander cependant s'il convaincra l'assemblée? Son discours est comme un nœud dans le bois, robuste, plus robuste que beaucoup d'autres discours; mais ce n'est pas M. Bauly qui frappera le dernier coup.
M. Pradez, suffragant à Yverdon, l'un des ministres suspendus les plus compromis, n'était pas connu comme orateur. D'une voix claire, forte et sonore, il exprime son opinion avec énergie. Il faut donner sa démission, mais rester au milieu du troupeau et rejeter l'argent de l'état.
M. Chavannes, pasteur au Mont, est ministre depuis quarantesept ans, il a vu cinq révolutions et il a toujours, sans entraves, prêché l'Evangile, tout l'Evangile. Il a trois oratoires, ses chères écoles, son église, son cimetière. Il ne peut comprendre qu'on dise que l'église soit sous une tyrannie intolérable. Il ne peut se résoudre à quitter sa paroisse; il faut fléchir la tête sous l'orage, implorer le Seigneur et attendre de meilleurs temps. M. Chavannes supplie qu'on prenne garde. Redoublons de zèle pour remplir les devoirs de notre ministère. Serrons-nous les uns contre les autres. Restons à notre poste et que le Seigneur nous y trouve!
Ces paroles sont louchantes; elles sont propres à émouvoir, elles seront surtout d'un grand poids auprès de ceux qui hésitent, qui vacillent, qui n'ont point encore formé de résolution. On peut craindre qu'il soit difficile de les réfuter, car elles sont l'expression d'une personnalité respectable et qui, en conservant les anciennes formes, en leur restant fidèle, a su les rendre élastiques pour accomplir le devoir. Il y a même dans ces paroles quelque vérité contre le luxe d'oratoires et d'activité en dehors du devoir strict, rempli peut-être avec moins de zèle.
Il a fallu au vieux M. Leresche, pasteur à Lutry, du temps pour se calmer, tant il a eu d'émotion en entrant dans cette assemblée, au milieu d'un si grand nombre de ses disciples, et