CHAPITRE Vil
pour une si grande question. ïl est consacré depuis soixante ans, mais rien ne l'a préparé à voir ce qui se passe actuellement : les classes, unanimes dans leur jugement, méprisées au point que cette unanimité ne les a pas mises à couvert d'une cassation. « Je m'étais bercé de l'idée que nos adversaires se seraient contentés de nous donner un coup de pied déjà bien appliqué; mais ce n'était pas assez de donner un soufflet aux individus, il fallait le donner au corps : mais aux grands maux, les grands remèdes. Una salus viciis, nullam sperare salutem . »
Chez M. Leresche, on admire une verdeur étonnante, une jeunesse d'impressions admirable, une logique excellente. Dans les deux vieillards qui viennent de parler, on retrouve de parfaits échantillons de notre vieille éloquence. M. Leresche a dit de M. Chavannes : « Son discours a été bon comme son caractère. » Chez M. Leresche, il y a encore quelque chose de trop âpre, de trop humain.
M. Germond parle avec une puissance d'effusion qui n'appartient qu'à lui, mais il y a peut-être quelque imprudence à laisser entendre, comme il le fait, qu'une conscience droite ne peut se déterminer que dans une seule direction. Ce que dit M. Germond est vrai; mais il va trop loin, et le respect seul qu'il inspire empêche qu'on ne signale l'espèce de pression morale qu'il peut exercer. Le lendemain, M. Germond lui-même, ayant appris que quelques personnes ont trouvé ses paroles de la veille trop incisives, leur en fera ses excuses et expliquera un point qui a été mal compris.
M. Bridel déconseille toute démarche auprès du grand conseil. Au milieu d'affaires de famille très graves, son père, vieillard de quatre-vingt-un ans, lui écrit dix lignes pour exhorter les pasteurs à résister fermement à la tyrannie.
Mais voici M. Ch.-F. Vallotton. Le premier, il précise bien la question et réfute les vieilles objections. Il parle lentement; sa parole est précise, propre à inspirer une entière confiance. Moins
brillant que ne le sera M. Monnard, il paraît être le plus ferme de l'assemblée.
M. Vallotton a eu des luttes, de grandes luttes, avant de savoir ce qu'il devait faire, car il est fortement attaché à l'église nationale, qui, depuis la réformation, a rendu tant de services au peuple vaudois. De nuit, dans l'angoisse et dans l'insomnie, il se lève, lit le jugement du conseil d'état, les considérants, et il s'arrête à ceux auxquels M. Bauty s'est aussi arrêté. Le conseil d'état a le droit, aux heures des services, de faire monter ses agents dans les chaires ; le conseil d'état est le chef de l'église! 1 Si nous acceptions ces conditions, c'est bien alors qu'on pourrait dire : « Que le diable monte le premier dans nos chaires, et que Jésus-Christ monte après! » Toujours, pendant cette insomnie, une idée frappait M. Vallotton : de même qu'un homme est homme avant que d'être marié avec telle ou telle femme, l'église est église de Christ avant d'être mariée avec l'état. Elle serait église, même sans être mariée avec l'état; il ne s'agit donc pas de ruiner l'église nationale vaudoise, il s'agit d'avoir l'air de la perdre pour la retrouver plus réellement. Les pasteurs resteront dans leurs paroisses, M. Chavannes restera au Mont. Le premier, M. Vallotton fait sentir, si ce n'est dans ces termes, du moins dans leur esprit, qu'on pouvait bien avoir des besoins religieux tellement restreints, qu'une liberté restreinte pouvait suffire à leur satisfaction. Le peuple vaudois est dans une telle apathie religieuse qu'une semblable liberté lui suffit, eh bien! il faut donner une conscience chrétienne à ce peuple! Et quand on nous chassera, alors nous nous tournerons vers les gentils.
Le discours de M. Vallotton répondait en grande partie à celui que, peu d'instants auparavant, M. Ch. Baup, de Vevey, avait prononcé. Quelques auditeurs avaient éprouvé des craintes en écoutant M. Baup. Cet homme excellent, ce chrétien si vivant, au cœur si chaud, parlait en effet d'une manière si insinuante,