CHAPITRE VII
Au reste, « la réaction cléricale n'a pas plus de chances de succès que l'autre. Le peuple a trop de bon sens pour confondre la cause de quelques prêtres mécontents avec celle de la religion, et pour voir l'église nationale dans une partie du clergé l. »
Nous avons reproduit dans toute sa crudité, nous dirions volontiers dans tout son cynisme, cette appréciation du journal le plus populaire et le plus influent dans notre canton, parce qu'elle montre clairement de quel esprit le gouvernement était animé, quelles dispositions il inspirerait forcément à la masse, quel avenir très prochain attendait les démissionnaires. Des articles comme ceux du Nouvelliste étaient d'autant plus dangereux qu'ils renfermaient incontestablement quelque chose de vrai sur la manière dont le peuple envisageait la question. Ce n'était du reste là que le premier coup de feu de la campagne acharnée que le journal de M. Druey se disposait à ouvrir contre les démissionnaires. Les colonnes du Nouvelliste vont se remplir de longues, de violentes diatribes contre les pasteurs, le parti prêtre, contre les jésuites protestants, contre M. Monnard, ou telle autre personnalité marquante. Rien ne coûtera plus à ce journal pour rendre les démissionnaires odieux au peuple, — comme ils l'étaient déjà au gouvernement, — accusations de toute sorte, calomnies de toute espèce, il fera flèche de tout bois.
Si les pasteurs démissionnaires trouvaient dans les partisans du gouvernement des ennemis aussi lâches que violents, ils rencontraient d'autre part de chauds défenseurs. Qu'il y ait eu, parmi ces derniers, — et au premier moment, — des hommes que l'intérêt religieux touchait moins que l'intérêt politique, nous voulons bien le croire, et nous ne voyons pas trop com-
1 Nouvelliste vaudois, 1845, N° 91, 14 novembre.
ment il eût pu en être autrement. Au point de vue social seul, on pouvait déjà défendre les pasteurs contre les procédés du conseil d'état. De ce que les pasteurs étaient revêtus d'un caractère religieux, il ne s'ensuivait pas qu'ils ne fussent plus citoyens. On pouvait les protéger contre l'arbitraire du conseil d'état par les mêmes raisons, très légitimes, qui auraient engagé à prendre en main la cause des instituteurs primaires, par exemple, si le gouvernement leur avait cherché querelle.
La démission des pasteurs a donné le jour à toute une littérature de brochures et d'écrits divers, dans des sens très opposés, et avec des nuances d'opinion très variées; nous en tiendrons compte quand cela nous paraîtra nécessaire, et à mesure que les événements se dérouleront sous nos yeux1. Nous te-
* Indiquons sommairement ici quelques-unes de ces brochures, en commençant par celles qui plaidaient la cause des pasteurs démissionnaires. La première en date, si nous ne nous trompons, était due à la plume de Me de Gasparin : Un peu de gros bon sens ou la Question des ministres discutée dans un village. (Lausanne, Bonamici, 1845, 32 pag. in-8.) Conversation entre villageois, un dimanche. La plupart sont indécis, ils hésitent à se prononcer, et tandis que l'un d'eux blâme énergiquement la démission, un autre en fait non moins énergiquement l'apologie. La Conversation sur la question de la démission des pasteurs vaudois (par M. F. Monnerat, pasteur à Payerne, Lausanne, G. Bridel, 1846, 44 pag. in-12) prend la défense de la démission, réfute les objections et présente les linéaments d'une constitution d'église, libre. Dans sa Lettre sur l'église (Lausanne, G. Bridel, 1846, 27 pag. in-12), M. A. de Mestral a travaillé sur le même canevas que M. Monnerat. Ces trois brochures étaient destinées à la classe la moins cultivée des lecteurs. Il n'en était pas de même de l'écrit substantiel, savant même, de M. le licencié en théologie H. Martin : la Démission du clergé vaudois en et en 484o. (Lausanne, G. Bridel, 1846, 40 pag. in-8.) Ici, tout est net, ferme, précis, tout porte coup, et les rapprochements historiques établis par l'auteur entre deux époques si distantes et si différentes, sont pleins d'instruction. On ne pouvait reprocher à cette brochure que sa science même et son originalité qui ne la rendaient pas populaire.
A un point de vue plus général, plus élevé, moins local, s'était placé M. S. Thomas, dans son écrit : Qu'est-ce que l'église? (Lausanne, décembre 1845,23 pag. in-8.) Arriver à réaliser le plus possible l'idée d'église, telle était la pensée de l'auteur et il indiquait ainsi la route à suivre dans les essais de réorganisation qui allaient être tentés. C'est également à un point de vue élevé, mais non sans allusions sensibles à l'état des choses dans le canton de Vaud, que se plaçait le professeur A. Ebrard, à