CHAPITRE VII
Toutefois, si, comme le constate M. Schérer, le premier mouvement fut tout de désappointement et de réprobation, d'autres sentiments ne tardèrent pas à prendre le dessus dans le cœur de Vinet. Il reconnut qu'il y avait eu accomplissement d'un devoir et consommation d'un grand sacrifice; il se dit que, si les lumières n'avaient pas été à la hauteur du dévouement, c'était pourtant le dévouement qui importait le plus; il se félicita de ce grand exemple de moralité publique donné à une époque où le sentiment moral se montrait si affaissé; il lui sembla qu'après tout le principe de la liberté du ministère et de la liberté de l'église était inauguré dans le canton de Vaud, que les droits de l'église universelle avaient repris place dans les consciences, enfin que l'acte des pasteurs démissionnaires valait mieux que leurs théories et impliquait bien des principes qu'ils avaient acceptés à leur insu... Il crut alors qu'il fallait chercher à diriger un mouvement désormais accompli. « Je crois, disait-il, qu'il vaut mieux encourager les ministres que les réprimander 4. » — « Que ces dignes ministres, écrivait-il encore quelques jours plus tard, reçoivent donc ici nos félicitations et nos remerciements. Nous osons à peine leur parler de ce que nous ressentons à la pensée de leurs sacrifices, de leurs privations et de leurs souffrances. Singulier mélange de sentiments contraires! Nous nous trouvons partagés, à leur sujet, entre la compassion et l'envie. La pensée de ce qu'ils vont souffrir nous touche à la fois et nous humilie. Puissions-nous avoir appris d'eux le dévouement et l'abnégation! Puissent-ils euxmêmes être puissamment défendus contre les tentations de plus d'un genre dont une situation comme la leur est l'occasion trop ordinaire! Que ce qui est pur demeure pur. Que leur sacrifice soit empreint jusqu'au bout de courage, de douceur et d'humilité. Qu'ils se gardent, par-dessus tout, de laisser la politique
• Schérer, Alexandre Vinet, pag. 152, 153.
pénétrer dans leur conduite et dans leurs pensées. Qu'elle leur demeure entièrement étrangère. Qu'ils ne veuillent être et ne soient en effet que les humbles serviteurs de Celui qui fut doux et humble de cœur, et quelque cher que leur soit leur pays, qu'ils soient beaucoup moins préoccupés de ses intérêts passagers que des intérêts éternels du royaume éternel de Dieu *. »
Dans la carrière nouvelle qui s'ouvrait devant leurs pas, carrière de périls, pleine encore d'obscurité, les pasteurs démissionnaires avaient besoin d'entendre cette voix autorisée les bénir et les encourager.
La démission du 12 novembre a été la conséquence logique,, nécessaire, de la conduite tenue, depuis le 14- février, par le pouvoir civil vis-à-vis des pasteurs. Si les mesures adoptées successivement par le conseil d'état n'étaient pas destinées à amener ce résultat, — que personne ne pouvait prévoir, — elles devaient infailliblement le produire.
Depuis le 14 février, la doctrine qui fait du clergé un corps de fonctionnaires de l'état se dégage de plus en plus des actes du gouvernement; le ministère de la Parole n'est plus qu'un des services dont se compose l'administration civile. Nous ne nous arrêterons pas à faire ressortir l'incompatibilité de cette doctrine avec l'essence et avec l'esprit du ministère évangélique. Remarquons seulement que cette incompatibilité n'apparaît que graduellement aux pasteurs eux-mêmes. Dès le début du conflit avec le pouvoir civil, ils en ont l'intuition sans doute, mais c'est peu à peu, et grâce aux mesures oppressives du conseil
1 La Réformation au XIXe siècle, 1845, 4 décembre. — Conf. également les pages que M. Rambert a consacrées à ce moment de la vie de Vinet, Alexandre Vinet, histoire de sa vie et de ses ouvrages, tom. II, pag. 243-248, et Liberté religieuse, etc., pag. 505.