CHAPITRE XXVIII
Nouvelle ère de persécution. — L'affaire Lenoir et les journaux. — Les articles de la Gazette de Lausanne. — Le 0 servations de M. Vinet. — Les Nouvelles observations, etc. — Guerre de plume. — La presse étrangère. — Le gouvernement vaudois défère aux tribunaux la première brochure de M. Vinet. — Procédure. — Jugement de MM. Vinet et Monnard.
La dispersion violente de deux assemblées religieuses, à Payerne, le 5 janvier, inaugura une nouvelle ère d'intolérance et de persécution dans le canton. Le gouvernement, désireux de détourner l'attention publique qui commençait à se porter vivement sur les défauts de la constitution que les puissances alliées avaient comme imposée au canton, en 1814, le gouvernement, disons-nous, d'accord en cela avec tous ceux qui avaient intérêt à maintenir cette constitution, ne vit pas sans quelque plaisir, dans la recrudescence de l'hostilité anti-religieuse, un moyen de détourner les esprits de la politique.
Gomme on pouvait s'y attendre, les journaux du canton s'emparèrent avec empressement de l'affaire Lenoir, pour l'exposer et la commenter dans un sens ou dans un autre.
Ce même jour (12 avril), Félix Neff mourait à Genève.
chapitre xx vm. 243 Dans son numéro du 10 février, le Nouvelliste vaudou racontait l'émeute dont Payerne avait été le théâtre et Lenoir la victime. Le ton de ce récit impliquait un blâme infligé aux hommes violents qui avaient été jusqu'à frapper Lenoir et à commettre d'autres actes aussi répréhensibles; un blâme également au juge de paix qui était sorti de sa compétence, puisque les missions n'étaient pas une affaire de secte et que les prières du premier lundi du mois se faisaient publiquement partout. Le Nouvelliste revenait encore, dès le numéro suivant, sur ce même sujet et prétendait que si le juge de paix de Payerne avait éprouvé quelque embarras, c'est que la loi était vicieuse dans son principe. L'organe du parti libéral voulait donc qu'on insistât avec force sur l'illégalité de ces voies de fait que le peuple se permettait ici et là, dans le canton, contre les gens dont les opinions n'étaient pas de son goût. « Il y va, disait-il, de la moralité du peuple, de la sûreté des citoyens, de l'intérêt, de la justice et de l'honneur du canton ! »
Le juge de paix de Payerne, M. Perrin, se hâta naturellement de réclamer auprès du journal qui s'était permis de blâmer sa conduite. Il prétendit que Lenoir avait provoqué les violences qui avaient accompagné son départ, parce qu'il avait été en procession faire ses adieux aux exaltés (sic). M. le juge déclarait, en outre, qu'il sévirait à l'avenir contre tous les missionnaires étrangers et sans caractère légal, etc. l.
De son côté, la Gazette de Lausanne ne pouvait laisser échapper une si belle occasion d'affirmer ses principes étroits et autoritaires en matière d'église et de religion. Dans son numéro du 27 février, après avoir relaté les scènes de Payerne, la feuille du docteur Miéville, tout en protestant contre les cris et les pierres du peuple, s'écriait avec des accents passionnés : « Et qui est-il cet Alexandre Lenoir qui tantôt prétend expliquer l'Evangile, tantôt voudrait baptiser nos enfants?
Nouvelliste vaudois. N° 15.
24'i LIVRE IV.
» Jamais la religion ne fut plus respectée; jamais les vertus qu'elle prêche ne furent plus honorées parmi nous... Et voilà que des missionnaires se lèvent, marchent et s'en vont régentant les campagnes, comme si nous adorions de faux dieux !... Une mission ! Et pourquoi?... Pourquoi cette église nouvelle à côté de la nôtre? Pourquoi ces prédicateurs ambulants qui, n'ayant aucun titre à la confiance publique, s'efforcent d'en obtenir par le bruit?
» L'exemple doit servir de leçon î
» Qu'on se garde des révolutions religieuses. Souvent, elles préparent la conquête des peuples que deux croyances avaient divisés.
» Qu'on se garde encore des convulsions civiles. Un peuple heurté et pris au rebours s'indigne et s'irrite aisément. // commence par de la boue; il finit quelquefois par du sang 1 (!!!) »
Que voilà bien le langage d'une passion aveugle î Ne se diraiton pas transporté trente-sept ans en arrière, aux beaux jours de la Convention, à l'ouïe de cette virulente philippique d'un Démosthènes de province ^
Le Nouvelliste vaudois- ne vit dans l'article de la Gazette ni esprit de conciliation, ni raisonnement rigoureux, ni respect pour la pensée et les droits de la conscience. Le Nouvelliste prenait la défense de la liberté religieuse. Il estimait que la loi touchait à la liberté individuelle; à la liberté d'association; à la liberté des consciences; cause qui n'est ni celle d'un parti, ni celle d'une secte, mais dont le succès est cher aux cœurs généreux, aux esprits éclairés, aux amis des libertés publiques.
Répondant ensuite à la question d'une double croyance dans un même pays, le Nouvelliste fait remarquer qu'il y a pourtant deux religions dans le canton de Vaud, en Amérique, en Angleterre et que, cependant, la discussion n'a pas énervé l'es-
1 C'est nous qui soulignons.
* N° 19, r, mars.