‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 5)Chapitre 15 sur 215 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Yverdon. Enquête dirigée contre M. Ch. Develey (prosélytisme exercé sur un mineur) — Procédure contre Develey, Niderhusern et consorts. (Cl. Robert, Alex. Chavannes, Hri. Juvet, L. Werly). — Le réquisitoire de l'accusateur public. — Moudon : Désordres. — Saccagement de la maison Jordan-Veyre. — Procéd ure. — Le nouvelles habitudes juridiques introduites par la loi du 20 mai.

Le 23 juillet de cette année-là, le juge de paix du cercle d' Yverdon avait reçu du conseil d'état l'ordre de faire une enquête « pour savoir si M. Ch. Develey avait tenté de détourner un jeune garçon de son instruction religieuse, en lui disant de ne pas communier avec les ministres établis par le gouvernement, qui n'étaient pas les ministres de Christ. »

L'enquête amena effectivement la preuve du fait ; preuve livrée du reste sans hésitation par Develey lui-même, qui fut aussitôt renvoyé devant le tribunal de district, sous l'inculpation de prosélytisme. Interrogé, il exprima d'une manière très nette et très péremptoire sa conviction que l'église nationale était infidèle. Il y a tout à la fois de la franchise, de l'ardeur, de l'enthousiasme et de l'étroitesse dans cette exposition de principes qui, dans la pensée de l'accusé, était simplement un témoignage rendu à l'Evangile et nullement une reconnaissance de la compétence des juges. Illustrant du reste cette manière de voir par sa conduite, M. Develey écrivit au président du tribunal ou'il ne comparaîtrait désormais que contraint par la force. En effet, ne voulant pas fournir de caution, il dut revêtir les arrêts.

La procédure que nous dépouillons ici et qui était instruite contre Messieurs Develey, Niderhusern et consorts, pour contravention à la loi du 20 mai, se complique de divers élé-

ments et de divers incidents , en même temps qu'elle atteint un assez grand nombre de personnages C'est ainsi que le 15 août, le juge de paix d'Yverdon reçoit une lettre du landammann, par laquelle on le requiert de donner ordre au sieur Claude Robert, du Locle. de se retirer du canton, dans la quinzaine, avec sa famille, vu que, malgré la défense que lui en a faite le conseil d'état, le 5 mai précédent, il continue à réunir chez lui des sectaires. Dans le même moment, le bruit se répand à Yverdon que le ministre Chavannes est en ville. Là-dessus, ordre est donné par le juge de paix à qui de droit, de voir s'il n'y a pas quelque nouvelle réunion de séparatistes. Effectivement, on découvre à la Maison-rouge 1 une réunion religieuse composée de seize personnes. Il faut lire dans la procédure le récit de la dissolution de cette assemblée. C'est l'assesseur Henri Doxat qui raconte : M'étant transporté à la Maison-rouge, je suis entré directement dans la chambre de cette auberge qui est prise sur la maison Landry attenante, dans laquelle je savais, d'après ce que venait de me dire Mme Niederhusern la jeune, qu'il y avait du monde. J'ai vu cette chambre garnie de monde et, au centre, une table sur laquelle il y avait un livre que j'ai cru reconnaître pour la bible et un individu assis devant qui lisait à haute voix dans ce livre. Persuadé, d'après ce que je voyais, que ces personnes étaient réunies en assemblée illégale aux termes delà loi du 20 mai dernier, je leur ai signifié, au nom de la loi, l'invitation de se dissoudre ; quelques-uns ont obéi à cette sommation, etd'autres (parmi lesquels le Dr Develey) ont refusé. » Pendant que le consciencieux assesseur remplissait sa mission , un grand rassemblement de peuple se formait davant la Maison-rouge ; on proférait des menaces ; on disait que l'on ferait justice des mômiers si V autorité ne la faisait pas, etc. Ce juge de paix accourt, calme l'agitation et recommande au peuple de laisser partir tranquillement les sectaires (sic).

* Hôtel alors desservi par les Niederhusern, à Yverdon.

chapitre m. 33 Traduits à la barre du tribunal de première instance (11 septembre 1824), les inculpés y subissent l'interrogatoire ordinaire et, en outre, un certain nombre de questions plus ou moins indiscrètes et inquisitoriales. Les uns reconnaissent qu'on les a engagés à quitter l'église nationale et à ne plus prendre la cène dans son sein, mais tous nient qu'on leur ait offert de l'argent . et que des étrangers au canton soient chefs de la secte. Une femme d'Orbe, de la classe la plus humble, et qui s'était rencontrée à la réunion de la Maison-rouge, légitime sa séparation d'avec l'église nationale en disant que « la parole de Dieu enseigne qu'il ne faut pas rester dans une église qui n'a pas de discipline et qui n'est pas chrétienne. » Alex. Chavannes demande au nom de quelle loi on l'interroge? Si c'est en vertu de la loi du 20 mai, il refuse de répondre, parce que cette loi s'appliquant à des sectaires, a elle ne le concerne nullement. » Il regarde les auteurs de cette loi et ceux qui l'appliquent comme étant dans une grande erreur. Il convient qu'il a enseigné ouvertement que , du moment où il s'agit d'église, un membre de l'église de Christ ne doit pas faire profession de faire corps avec une assemblée qui prendrait ce titre et où, cependant, l'enseignement pur de la parole de Dieu et la discipline que le Seigneur a établie parmi les siens ne seraient pas reçus et maintenus avec fidélité. M. Chavannes déclare qu'il est entièrement faux qu'il soit salarié par une société étrangère au canton.

Ce prévenu, accusé en même temps à Yverdon et à Lausanne, devait être renvoyé par devant le tribunal de cette dernière ville.

Henri Juvet, accusé à la fois à Moudon, à Yverdon et à Lausanne, proteste d'abord contre le titre ^ex-ministre que porte le mandat en vertu duquel il se présente à la barre du tribunal, et il soutient qu'il est ministre, bien que sans accès] aux cures du canton. Il emploie, du reste, les mêmes arguments que Chavannes. Il devra être mis enjugement à Lausanne, et, en atten-

MOUVEM. RELIG. II. 3

dant, il revêt les arrêts, aussi bien que son coaccusé. Plus tard, tous deux réclamèrent auprès du tribunal d'appel contre l'illégalité de cette détention et de l'obligation où on les avait mis d'en supporter les frais, malgré le cautionnement de 800 fr. (de Suisse) qu'ils avaient, l'un et l'autre, fourni à Lausanne.

L'accusateur public près le tribunal de première instance à Yverdon, M. du Terreaux fils, faisant, dans son réquisitoire, allusion au refus de M. Ch. Develey de vouloir jamais observer la loi du 20 mai, avait proclamé cette doctrine que « tout citoyen doit se conformer aux lois qui régissent le pays qu'il habite, à défaut de quoi il ne saurait y être toléré. » Le tribunal, se conformant à cette manière de voir, prononça le jugement suivant (18 novembre 1824): lel)r Develey, trois ans de bannissement hors du canton, les jugaux Robert, deux ans, de même qu'une dame Jacot et Louis Werly, etc. Ces condamnations étaient générales, elles furent particularisées relativement à l'accusation de prosélytisme intentée contre Develey, et la procédure fut reprise au mois de mars suivant contre ce dernier, qui avait quitté Yverdon et s'était retiré à Carouge (Genève).

Le 5 janvier 1825, la cause instruite à Yverdon fut évoquée par le tribunal d'appel et jugée en dernier ressort. Le réquisitoire de l'accusateur public, M. Bory, présentait un lugubre tableau des tristes effets que peut produire l'exagération des sentiments vertueux. Ces sentiments découlaient d'une source que l'on pouvait louer pour sa pureté, mais qui était dangereuse par son abondance. « Treize accusés, s'écriait l'accusateur, sont mis en jugement pour n'avoir pas su distinguer entre la vertu et la dévotion (11) ; pour avoir cru que la piété était le seul principe des devoirs ; pour avoir agi comme si l'utilité de ce monde

chapitre m. 35 n'était rien (!!!).... Leur crime ne vient pas d'un vice, mais d'une erreur. » Néanmoins, comme l'assesseur Doxat n'avait pu obtenir que « des paroles d'une exaltation si désordonnée qu'elle confinait à la folie, » l'accusateur public demandait la répression de ces actes de culte. Le tribunal, conformant sa sentence à ces conclusions, décréta de prise de corps le Dr Develey, Robert et plusieurs autres accusés qui s'étaient réfugiés à Genève; Mme Jacot fut expulsée pour trois mois de la commune d'Yverdon; L. Werly confiné dans la commune d'Orbe pour six mois ; Rod. Niederhusern libéré, et les autres accusés furent renvoyés à la justice de paix, « à cause de leurs irrévérences ! »

Parmi les accusés que nous venons de nommer, il en est un qui mérite bien d'attirer un instant nos regards: c'est Louis Werly, ce jeune apprenti maréchal que nous avons vu figurer parmi les fidèles d'Orbe traduits devant le tribunal de cette ville. Se trouvant un dimanche dans une assemblée religieuse à Yverdon, il fut un de ceux sur lesquels l'autorité mit la main. On l'accusait de s'être érigé en pasteur en présidant la réunion dissoute. Son cas était considéré comme particulièrement grave. De là, ces deux ans de bannissement auxquels on proposait de le condamner.

Lorsqu'il comparut devant le tribunal d'appel, Werly venait d'être détenu pendant trois mois et demi à Yverdon où il avait eu beaucoup à souffrir des mauvais traitements et des injures du geôlier. Il avaitmêmeeu les pieds gelés, et, pour le guérir, on avait dû lui arracher les ongles. D'Yverdon il avait été conduit à Lausanne par un gendarme et avait été écroué dans une même prison avec deux voleurs! Tel était le régime de la loi du 20 mai 1 Aussi Werly présentant lui-même simplement, franchement

et respectueusement aussi, sa propre défense devant le tribunal d'appel, pouvait-il rappeler ces faits et d'autres encore de honteuse cruauté commis à son égard et s'écrier avec un accent de profonde vérité auquel, dit-on, les juges ne furent point insensibles : « On nous châtie, on nous emprisonne, on nous fait payer des frais de justice, et même on nous bannit du canton pour avoir lu et médité l'Ecriture sainte et pour nous être réunis pour servir Dieu en toute humilité et sans aucun scandale de notre part!.... Le scandale vient des persécuteurs, non des persécutés. Les polices du canton ne font pas leur devoir, sans quoi elles réprimeraient les désordres. » Et ici, Werly pouvait citer des faits nombreux et très connus, l'envahissement et le saccageaient, dans presque toutes les villes du canton, des maisons où l'on s'assemblait pour le culte; les pièges révoltants que l'on tendait aux fidèles lorsqu'ils rentraient tranquillement chez eux, etc., etc. «Il ne faut donc plus dire, ainsi terminait Werly. liberté! égalité ! car nous sommes bientôt esclaves ! Oh î le misérable canton de Vaud, qui persécute maintenant les chrétiens, qui, il y a environ trois cents ans, les recevait depuis le royaume de France ! »

Dans sa défense, écrite à la maison de détention à Y ver don, Werly partait de ce principe que la cause était toute religieuse, puisqu'on lui intentait un procès pour avoir lu un chapitre de la bible dans une réunion de plusieurs personnes, et pour n'avoir pas voulu obéir au juge de paix qui lui interdisait de prier Dieu avec d'antres de ses frères et sœurs en Christ. Cette cause ne pouvait donc être jugée avec justice que si elle était examinée d'après la parole de Dieu. En conséquence, Werly se livre à une recherche des cas où il faut obéir aux magistrats et de ceux où on doit leur désobéir. Il réfute l'objection qu'on lui fait que les fidèles surpris en flagrant délit de prière n'étaient pas réunis dans une maison établie pour servir Dieu, par la considération que la question du local est indifférente. Lui-même ne s'est point

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