‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de Vaud (volume 5)Chapitre 160 sur 215 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

rait forcé d'y voir une dérision bien insultante. Quoi! on veut bien laisser intacte notre liberté de conscience! La belle cession! C'est-à-dire qu'on veut laisser libre ce qu'on ne peut asservir. C'est-à-dire qu'on s'interdit religieusement ce que la tyrannie la plus détestable n'a jamais tenté, parce que la meilleure volonté du monde recule devant une impossibilité démontrée Ainsi, en vertu de cette concession, nous pouvons désormais, sans offenser l'état, former dans notre esprit toutes les pensées qu'il nous plaira; projets, désirs, espérances, conjectures, tout cela nous est permis, à la seule condition de n'en rien exprimer; les rêves mêmes de nos nuits n'auront à redouter aucune investigation. Qu'on ne se récrie pas; c'est là le système du Rapport. Car s'il était permis de faire confidence à une seule personne des pensées que l'on forme et des sentiments qu'on éprouve, pourquoi n'en pourrait-on pas faire part à deux, à dix, à cent personnes? Pourquoi ces cent personnes ne se réuniraientelles pas pour entendre ces communications ? pourquoi ne se réuniraientelles pas à jour fixe? en un lieu déterminé? dans la forme qui leur plairait ?Je voudrais bien qu'on me montrât, en bonne logique et en droit, la limite où elles devraient s'arrêter.

» Comment peut-on avoir consacré par des lois la liberté d'association et celle de la presse, et ne pas vouloir de celle des cultes? si l'on y prend garde, les deux premières renferment la troisième. Qu'est-ce en effet, que la liberté des cultes sinon la double liberté, pour les uns de dire leur pensée, pour les autres de se rassembler afin de l'entendre ? Mais tenons-nous-en à la liberté d'association ; elle est reconnue pour les arts, pour les lettres, pour la politique même et pour un objet encore dont je n'ai qu'une idée confuse, et qui, seul entre tous, a le privilège du secret, je veux dire la franc-maçonnerie. Et c'est pour la religion seule qu'elle n'existerait pas! « Mais on ne peut, me dira-t-on, souffrir à côté du culte national un culte qui s'en écarte ou qui le condamne ! » Sans discuter, comme je le pourrais, les droits du culte national à une protection exclusive, je demande si des associations où l'on s'occuperait de politique, et où l'on énoncerait des principes contraires au système de gouvernement établi, je demande si de telles associations seraient interdites par des lois? Je demande si l'on ne pourrait pas, par exemple, y relever les avantages du gouvernement monarchique ou y représenter comme seul avantageux un système électoral tout à fait, différent de celui qu'établit la constitution du pays. Pourquoi ce qui se fait dans ces assemblées pour la politique ne pourrait -il se faire dans d'autres pour la religion ?

» Comment peut-on se dire protestant, et refuser la liberté des cultes? Le protestantisme est-il donc autre chose qu'une protestation permanente de la conscience contre l'autorité? Nous nous sommes séparés de l'église romaine pour n'avoir plus à recevoir nos croyances toutes faites de la main d'un pape, et nous les recevrions aujourd'hui des mains d'un prince ou d'un sénat! Ce serait relever le papisme après l'avoir abattu; ce serait être véritablement catholiques tout en se disant réformés; car, on ne saurait trop le redire, tout le catholicisme est là, et même les erreurs qu'on lui reproche tiennent toutes à ce principe. Prenons-y donc garde : être protestant, c'est protester sans cesse contre toute contrainte en matière de religion; être protestant et gêner les consciences, c'est la plus choquante des contradictions. Un gouvernement protestant peut se faire tout au plus le protecteur, jamais le dominateur de l'église l. »

Et plus loin:

« Je crois avoir établi, contre l'opinon exprimée dans le Rapport, que la liberté des cultes se conclut nécessairement de la liberté de conscience, et que ce droit est imprescriptible de sa nature.

> Je n'ai pourtant pas encore fini. Après avoir en thèse générale dénié la liberté des cultes, le Rapport s'occupe du cas particulier auquel se rattache indirectement toute cette polémique. Il prétend que lors même qu'en général la liberté des cultes devrait être concédée, il faudrait la refuser aux dissidents du canton de Vaud.

» Le lecteur, qui cherchera la raison de ce refus, supposera que ces dissidents ont de mauvaises mœurs, ou que leur doctrine est menaçante pour les droits de leurs concitoyens. Non, ce n'est pas cela, c'est tout autre chose. Ils sont exclusifs et intolérants, et méritent la réciprocité. Il y a un piège dans ce raisonnement, mais un piège facile à 'éviter. Un mot suffira: leur intolérance est spirituelle, l'intolérance dont on les accable est civile. Leur intolérance consiste à prononcer que nous ne sommes pas dans la vérité; notre intolérance consiste à leur interdire l'exercice de leur culte; ils nous jugent, nous les frappons. Je ne vois pas là une réciprocité bien exacte.

» Pour leur rendre la pareille, jugeons-les à notre tour, ils nous condamnent, condamnons-les; ils nous plaignent, plaignons-les. Alors seulement il y aura réciprocité.

' Essai sur la conscience, etc., pag. 68-71.

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