II
Cependant, le gouvernement ne se considérait point comme moralement obligé d'en finir avec ses mesures oppressives et persécutrices. Seulement, au lieu de montrer du doigta la justice des innocents envisagés par lui comme des coupables, il se contenta de sévir lui-même directement contre ceux qui lui faisaient ombrage. C'est ainsi, entre autres, que le 24- novembre, le conseil d'état chargeait le juge de paix du cercle d'Oron d'expulser du canton de Vaud la femme Dominique et ses deux filles, domiciliées àPalézieux. Or, sur quoi se fondait cet ordre d'expulsion? « Sur l'état d'exaltation religieuse où s'est jetée cette famille. » Ainsi s'exprimait M. E. de la Harpe, landammann en charge, dans son office au juge de paixl On donnait aux femmes Dominique trois semaines pour quitter le pays, et cela, en décembre! Le journal auquel nous empruntons ce fait raconte à ce sujet que la mère Dominique, originaire d'Essertes près d'O-
ron, mais devenue genevoise par son mariage, habitait Palézieux depuis trente-quatre ans, avec ses deux filles dont l'aînée, âgée de quarante ans, était seule séparée. Cette fille, très maladive et infirme, ne sortait presque plus de chez elle depuis près d'un an. La mère était âgée de soixante-quinze ans. Ni elle, ni ses filles n'avaient reçu d'assemblées dans leur maison1. Et voilà les gens sur lesquels le conseil d'état faisait peser une main de fer et dont il redoutait l'exaltation ! Si de tels faits n'étaient pas attestés, pourrait-on bien les croire?
Ce n'est pas tout. Un jeune homme, étranger au canton sans doute, habitait ces mêmes contrées; il était dissident. A peu près un an auparavant, il lui avait été signifié de vide^ le pays par le même motif allégué contre les femmes Dominique. Ce jeune homme se retira dans le canton de Fribourg d'où il revenait, chaque dimanche, pour assister aux assemblées des dissidents. Mais un jour il fut consigné à la frontière, où son signalement fut affiché auprès de celui des malfaiteurs et gens sans aveu 2.
Encore un fait. M. Henriquet, banni du canton comme ayant contrevenu à la loi du 20 mai, exerçait son ministère en France. Dans l'été de 1830, il revint dans son pays avec un passeport français qui lui donnait la qualification de ministre du saint-Evangile. Lorsque ce pasteur voulut retourner auprès de son troupeau, la chancellerie vaudoise refusa de légaliser son passeport, précisément à cause de cette qualification. Jusqu'ici, nul gouvernement au monde n'avait eu la prétention de pouvoir ôter à quelqu'un la qualité de ministre. Il fallait que le gouvernement du canton de Vaud donnât, le premier, un exemple aussi ridicule5!
Mais en voilà assez, et ceux de nos lecteurs qui auront eu la
1 Discussion publique, N° 3, pag. 20.
- Idem.
3 Idem.