CHAPITRE XXXVI
La réforme partielle de l'acte constitutionnel fut loin de satisfaire complètement l'opinion dont, grâce à la publicité, l'influence grandissait de jour en jour. La constitution révoquée n'en conservait pas moins ses imperfections et ses vices. La manière dont le gouvernement avait géré et dirigé les affaires depuis 1814, inspirait pour l'avenir des craintes fondées. Il ne manquait donc pas de causes propres à provoquer et à hâter de grands changements dans la situation politique du pays: c'est sur ces entrefaites qu'éclata en France la révolution de juillet.
De vagues inquiétudes, dues aux projets que l'on prêtait aux puissances européennes et aux craintes pour la sécurité de la Suisse, amenèrent, dans le but d'aviser aux nécessités du moment, la convocation extraordinaire des grands conseils cantonaux. Dans le canton de Vaud, le corps législatif fut convoqué pour le 14 décembre, et cette circonstance favorisa l'exécution du projet qu'avaient conçu quelques citoyens, de demander à ce corps d'autres changements constitutionnels que ceux qui avaient été décrétés six mois auparavant. En quelques jours des pétitions se prononçant pour la convocation d'une constituante se couvrirent de plus de 6000 signatures. Le 8 décembre eut lieu, au Casino, une réunion de citoyens qui travaillèrent activement à influencer l'opinion publique dans le même sens. Cette réunion fut suivie de plusieurs autres. Le 17, arrivèrent à Lausanne des députations de la campagne, et il y eut quelque bruit sur la place du château et sous les fenêtres de la salle du grand conseil. Le 18, à midi, cette salle elle-même était envahie par des foules, armées pour la plupart de bâtons, et qui se livrèrent à quelques désordres. Ces manifestations, assurément regrettables, firent du moins sentir au grand conseil que l'opinion
623 livre iv.
publique demandait une satisfaction immédiate et suffisante. N'étant donc plus maîtresse de la situation, la représentation nationale donna gain de cause aux pétitionnaires, et la promesse d'une constituante fut acclamée par les foules qui s'étaient retirées sur Montbenon pour y attendre le résultat de la délibération.
Un témoin oculaire des faits que nous racontons et qui en a écrit l'histoire, l'avocat Louis Pellis , rappelle, dans une brochure qui fit sensation *, ce qui était advenu chez nous à la liberté de la presse, à la liberté religieuse, au droit d'asile, au ministère public, aux avocats, etc., etc. Sous le régime déchu, disait-il, « la liberté religieuse fut manipulée comme au moyen-âge, la persécution fut organisée, nos compatriotes furent punis, bannis parce qu'ils n'entendaient pas la grâce comme le conseil d'état ou parce qu'ils avaient été surpris en flagrant délit, lisant la Bible ; des hommes d'un mérite distingué et de mœurs irréprochables moururent dans l'exil et dans la douleur, peutêtre de misère, parce qu'ils ne voulurent pas mentir à leur conviction religieuse. La responsabilité d'une pareille loi est effrayante; l'Europe entière s'est soulevée d'indignation, tous les journaux étrangers ont été couverts d'articles qui flétrissaient cette persécution. La plus impopulaire des libertés et la plus importante n'avait pas été peut-être comprise dans le principe, mais dans ce cas pourquoi persévérer aujourd'hui à maintenir une loi que le grand conseil a entendu qualifier d'infâme sans réclamer? Cette persévérance est d'autant plus inexplicable que la forme des registres de l'état civil enlève déjà à présent presque toutes les difficultés que pouvait faire naître la séparation de l'église nationale... Les droits de l'hospitalité furent violés sans pitié pour le malheur, et nous avons eu à gémir et à rougir d'une faiblesse, qu'aucun signe de résistance n'a pu
1 Du dix-huit décembre et de ses causes.