CHAPITRE XXXVI
faire excuser .. Les ministres du saint Evangile et les professeurs furent placés sous le régime le plus complet de l'arbitraire et de l'absolutisme... L'obligation d'obéir à une loi immorale fut proclamée comme base du catéchisme des citoyens. »
La citation qui précède a, on le voit, uniquement trait à l'élément religieux qui vint s'ajouter, comme une cause spéciale, à toutes les autres causes plus politiques et plus générales de la révolution du 18 décembre 1830. C'est aussi là le seul côté de la question qui nous intéresse véritablement ici. Il est très important, pour l'instruction même qui en découle, que l'on soit bien convaincu du danger qu'il y a pour un gouvernement quelconque à se considérer comme le chef de l'église. Nos gouvernements républicains et démocratiques, en particulier, ne peuvent et ne doivent , en aucune façon, aspirer au rôle d'évêques et se considérer comme des papes au petit-pied. Ces prétentions moyen-âge ont nui également à l'état et à l'église et, dans notre siècle de liberté, d'indépendance , dans notre siècle de doute, d'incrédulité, l'union de l'église et de l'état, considérée autrefois comme le palladium de la vérité, n'a engendré que des conflits inévitables et des luttes funestes au repos et à la sécurité des états. L'état gêné, embarrassé dans sa marche par le fait d'une union mal assortie, s'est vu entraîné fatalement sur la pente de l'intolérance, de l'injustice et de la persécution. L'église, de son côté, a souffert de sa dépendance , l'esprit de ses institutions en a été faussé, son activité en a été entravée. Les conséquences d'un pareil état de choses ne devaient pas tarder à se faire sentir et cela aux dépens des progrès du règne de Dieu et du bien des âmes. La qualité de chrétien étant envisagée comme un corollaire tout simple et tout naturel
de la qualité de citoyen, il était logique que le nom finît par tenir lieu de la chose et qu'ainsi le magistrat civil se confondît avec le chef de l'église. Bossuet ne pouvait manquer de signaler cette situation, encore bien plus anormale dans le protestantisme que dans le catholicisme. Aussi, après avoir rappelé aveccomplai sance la part prise par le pouvoir civil à l'abolition de la messe et du culte romain dans la plupart des pays réformés, l'illustre auteur de YHistoire des variations ajoute-t-il : « Les nouveaux pasteurs étaient institués par son autorité (celle du magistrat) ; il était juste après cela qu'il eût toute la puissance dans l'église. Ainsi ce qu'on gagna dans la réforme en rejetant le pape ecclésiastique, successeur de St. Pierre, fut de se donner un pape laïque, et de mettre entre les mains des magistrats l'autorité des apôtres1. » Cette papauté du magistrat civil ne s'est malheureusement que trop réalisée dans notre patrie, et si les Bernois en furent les fondateurs dans le pays de Vaud, les magistrats vaudois, trop fidèles à une regrettable tradition, s'en constituèrent à leur tour les parrains inexorables et fanatiques.
Combien de temps ce régime étouffant eût-il encore duré si le réveil n'était venu troubler cette fausse paix? Dieu seul le sait. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il fallut la foi, le courage, l'abnégation, l'imprudence même des premiers ouvriers du réveil, pour jeter le premier élément un peu actif de dissolution au sein d'une situation mortelle pour la vie et le développement religieux de notre peuple. Ce sont les souffrances qu'ils ont endurées pour la cause de l'Evangile, qui était la cause de l'église elle-même, aussi bien que leur zèle, qui ont attiré l'attention sur l'état de sommeil et de dépendance dans lequel se trouvait l'église du pays et qui ont donné la première impulsion à ces préoccupations ecclésiastiques dont nous voyons actuellement les résultats moraux et matériels.
1 Histoire des variations, V. VIII.