CHAPITRE n
En 1827, à Genève, c'est M. Bost qui signale avec la vivacité et le courage que nous lui connaissons, la présence, dans le sein du réveil, de germes délétères. La brochure intitulée: Christianisme et théologie, était, selon l'auteur lui-même, un manifeste contre la théologie scolastique du réveil et son antinomianisme. « Je vois, disait M. Bost, après d'heureux commencements, une portion toujours plus grande de l'église, reprendre peu à peu sous un jargon évangélique, toutes les allures du monde, et, avec un cri général de liberté chrétienne, les chrétiens recommencer à chercher sous différentes formes, leur avancement dans cette vie et les choses du temps : petit calcul qui ne trompe ni les véritables chrétiens, ni les gens du monde. » M. Bost croit pouvoir affirmer que la mondanité est née chez nous avec le réveil et s'est accrue avec l'accroissement des églises. Il prétend que l'on ne connaît pas assez parmi les chrétiens les douceurs attachées à un service effectif de Jésus, dans le renoncement au monde, et la beauté vivifiante de la loi de Dieu, envisagée sous ce point de vue1. Dans tout le cours de son écrit, et c'en est même l'idée fondamentale, M. Bost proteste contre l'assimilation que Ion était tenté de faire et que l'on faisait trop, semble-t-il, de l'orthodoxie et de la foi.
Nous voulons bien admettre que M. Bost, entraîné par la fougue naturelle de son caractère, ait un peu trop généralisé des attaques essentiellement dirigées contre une personnalité marquante de Genève ; toujours est-il, cependant, qu'il ne se prenait pas ainsi, corps à corps, avec de purs fantômes et que ses avertissements étaient justifiés parce qui se passait un peu partout, là où le réveil s'était manifesté.
Déjà, en 1822, Félix Neff avait parlé du « tort que pouvait faire la mondanité sanctifiée que se permettaient des dogmatiseurs ultra -calvinistes, et qui contrastait si fort avec leur langage sou-
' M. Bost a renouvelé cette accusation dans ses Mémoires, tome )er (1854).
vent exagéré1.» Quelques années plus tard, en 1827, Neff s'efforçait de montrer à un jeune prédicateur évangélique en quelle erreur il était tombé, lorsqu'après avoir représenté la doctrine de Y élection comme la doctrine essentielle du christianisme, il avait prétendu que la sanctification y était suffisamment et nécessairement renfermée. C'était là de Pantinomianisme2. Neff revient sur ce sujet, avec beaucoup d'insistance, d'énergie et de franchise, dans des lettres adressées, selon toute apparence, à M. Malan (1828) 5.
Dans le canton de Vaud, en 1833, un pasteur distingué écrivait ce qui suit dans des lettres inédites sur diverses questions relatives au réveil : « Il faut que j'écrive le mot suspendu depuis longtemps à ma plume. Dire sans cesse aux âmes : Vous êtes à Christ, rien ne vous séparera de lui, sa grâce subviendra à toutes vos infirmités, ne regardez point à vos misères; épuiser le trésor des consolations et presque les ressources du langage sans ajouter ou, du moins, d'une manière assez expresse, assez forte, assez développée: Veillez, soyez sobres, chastes, honnêtes, justes, charitables, aimez Dieu ; si vous vivez selon la chair vous mourrez! c'est de l' antinomianisme. ...S'il y a un tel antinomianisme dans nos discours, nous flatterons-nous qu'il n'ait point passé dans les âmes que Jésus-Christ nous recommande avec une si pressante charité, et qu'il ne se trouve dans plusieurs, non-seulement cet antinomianisme de fait qui n'est que trop dans tous les cœurs, mais un antinomianisme froid et systéma-
1 Lettres de Félix Nefl\ recueillies par A. Bost. 1842.
* Idem, tome II, pag. 256.
* Il faut bien avouer que, de son côté, ÏS'cfï tombait parfois dans des exagérations et des excentricités excusables de la part d'un ancien militaire, — mais, pas moins, fort regrettables.