CHAPITRE II
tique? » L'auteur des lettres auxquelles nous faisons ces emprunts pense, qu'en continuant à prêcher comme le font les orthodoxes, dans dix ans ils se compteront par dix milliers, tandis qu'ils ne se comptent encore que par milliers, mais que les vrais convertis se chercheront clair-semés parmi ceux qui feront profession de piété. «Puis, ajoute-t-ii, par réaction, on finira par ne plus prêcher que la sanctification et on ne dira plus mot de la justification : on aura de nouveau la morale mondaine!... Une prédication des promesses qui n'est pas accompagnée d'exhortations, de remontrances et de censures, a tôt ou tard pour résultat le retour de l'indifférentisme et de l'hétérodoxie... Il peut y avoir une mort religieuse dans l'orthodoxie comme dans la morale mondaine, et, dans ce cas, la prédication du dogme n'est pas plus édifiante que celle des devoirs.»
En 4835, une vive polémique s'engagea dans la Gazette évangélique* sur la doctrine du réveil, en général, et plus particulièrement sur sa morale.
Le N° 5 (13 mars) de la Gazette, annonçait que M. le pasteur Manuel venait d'ouvrir un cours de morale dans l'académie de Lausanne. L'auteur de l'article, M. Frédéric Espérandieu, étudiant en théologie, prenait vivement à partie le réveil. Après avoir constaté qu'avant ce mouvement, les pasteurs du canton de Vaud « ne parlaient pas trop du Sauveur, évitaient le salut gratuit, le non-mérite des œuvres, l'élection, quoiqu'ils sussent bien que ces doctrines étaient enseignées dans la Parole de Dieu, se contentaient de parler de Christ, de ses souffrances et de sa mort, les jours de fête, et avouaient franchement que le but de leurs prédications était d'enseigner la morale: que c'était là tout ce qu'ils comprenaient ou tout ce qu'ils voulaient faire comprendre du christianisme, » après avoir, disons-nous, constaté cela, M. Espérandieu ajoutait: « Comme c'était par la prédication de
1 Cette feuille parut de 1833 à 1836, d'abord à Genève, puis à Lausanne.
la morale que les abus étaient venus, les premiers auteurs du réveil frappèrent à coups redoublés sur cette morale, ils l'abattirent momentanément sous leurs coups et ne voulurent et ne sanctionnèrent que le dogme...! » Et plus loin : « Au lieu de fonder sur la foi la morale que l'on avait prêchée jusqu'alors, ils la renièrent ou du moins la laissèrent dans l'ombre... Ce dédain pour la morale eut des effets fâcheux sur les chrétiens qui furent amenés par eux à la foi ; ceux-ci s'attachèrent dans la Parole aux passages qui prouvaient victorieusement les doctrines du salut par pure grâce et de l'élection, mais ils laissèrent un peu de côté cette foule de passages qui nous recommandent les œuvres et qui entrent dans tous les détails de la vie pour les diriger... Des deux critérium du chrétien, la foi et les œuvres, ils n'ont guère accepté que le premier... Quelques chrétiens se contentent de parler de l'objet de la foi, disant qu'après viendra l'accomplissement des devoirs. Chez nous V attention s'est portée sur les vérités plus que sur les devoirs. »
Nous n'avons pas besoin de dire que cet article de M. Espérandieu souleva d'ardentes protestations et qu'elles n'étaient pas toutes sans fondement, le jeune étudiant en théologie ayant formulé ses accusations avec un absolutisme qui frisait l'injustice. — Nous reviendrons plus tard sur cette polémique, afin d'établir ce qui, par suite des débats, resta acquis au procès. Toutefois, disons dès à présent que, dans une dernière lettre (8 mai), M. Espérandieu, tout en reconnaissant hautement que les hommes du réveil avaient été des hommes de la plus haute moralité et que leur conduite avait laissé «transpirer de toutes parts le désir de plaire au Seigneur et à lui seul, » leur reprochait encore de n'avoir pas, dès l'abord, fait de la morale une partie intégrante, une partie essentielle de leur prédication. — En outre, M. Espérandieu déclarait qu'il n'avait pas accusé le réveil d'être antinomien , mais d'avoir donné prise à l'antinomianisme, et il en trouvait la preuve dans l'ignorance où beau-