CHAPITRE IV
tionale, arrive à l'idée de corps organisé indépendant, à la conscience d'elle-même et des conséquences renfermées dans le premier pas qu'elle a fait. Son principe générateur, dont elle ne s'était point rendu compte à l'origine, lui apparaît alors, dans le feu de la lutte et dans le travail d'organisation auquel elle se livre forcément pour résister à la violence tant légale qu'extralégale. La dissidence fait alors la théorie d'elle-même, après avoir commencé, comme cela est naturel et ordinaire, par la pratique. A travers des tâtonnements, des hésitations inévitables, des essais plus ou moins heureux, elle arrive à se présenter armée de toutes pièces et se légitimant par des principes que les conséquences avaient devancés. Tout cela, on le comprend, ne s'accomplit pas du jour au lendemain, et la suite de cette histoire montrera le développement successif des idées comme des faits. Mais, dès la première année déjà de la séparation effective, nous assistons au travail préliminaire de coordination des idées qui, liées en un corps de doctrines, formeront plus tard la théorie de la dissidence et seront comme un jalon planté sur la route que l'église aura à suivre pour se constituer en société spirituelle, indépendante de la société civile.
A ce propos, il ne sera sans doute pas sans intérêt de connaître quelques-unes des idées sur ce sujet qui apparaissaient, en grand nombre, au milieu des agitations de cette période de crise et de transition. C'est dans des Mémoires inédits, dans des correspondances, comme dans les faits eux-mêmes, que ces idées se présentent à nous; leur systématisation et leur coordination dans des ouvrages spéciaux viendront plus tard, et à une époque où le calme ayant succédé à l'orage, on pourra traiter ces questions la plume à la main.
Voici, par exemple, une lettre, écrite dans la maison de détention à Y ver don, le 29 septembre 1824, et adressée par Alex. Chavannes à une sœur en Christ. Après deux ou trois pages de directions et d'exhortations pastorales, l'auteur de cette lettre aborde la question de l'église dans son application immédiate et locale, et ce qu'il dit peut servir à expliquer la marche alors suivie par lui et par ses amis et collègues.
La séparation de l'église nationale ne consiste pas à se séparer d'un individu, ni de plusieurs individus, ni même de tous les individus qui la composent pris isolément. Car s'il en était ainsi, nous serions continuellement appelés (ce qui n'est pas la volonté du Seigneur et ce qu'il défend dans beaucoup de cas) à porter des jugements particuliers et souvent téméraires; je dis téméraires, parce que notre jugement ne serait fondé pour l'ordinaire que sur nos propres observations qui, dans bien des cas, pourraient être erronées quant à l'état de l'âme de tel ou tel que nous ne connaîtrions que peu ou point, et souvent aussi pourrait être dicté par la prévention, quoique nous sachions en général à quoi nous en tenir sur ces choses. Et de plus, si nous considérons les personnes isolément comme je l'ai dit, nous ne verrions assurément aucune raison de nous en séparer, au contraire. Il faut donc bien poser l'état de la question.
Il ne s'agit pas ici d'apprécier, même approximativement, l'état de tel ou tel, ni le plus ou moins de fidélité ou d'infidélité d'une prédication, etc. ; mais qui parle d'église, parle de l'ensemble des individus qui la composent (et ici c'est la nation) , parle, dis-je, d'un corps qui est censé être constitué, conduit, instruit selon la Parole de Dieu , soumis au joug de Christ, à sa discipline. Cette distinction est très importante, elle est capitale en cette matière; si on ne la saisit pas bien, on n'est jamais au clair là-dessus. Il s'agit donc d'une église , d'un corps , censé être un des membres visibles de Christ. Il s'agit d'une congrégation (et ici elle est nationale), prise dans son ensemble et non pas de tel ou de tel individu isolé; dans son isolement il n'est pas église, fût-il dans la foi
Un corps prenant le nom d'église, fût-il même composé en grande partie de croyants, doit cependant, pour être fidèle, comme corps, comme église, présenter les conditions que j'ai indiquées ci-dessus, selon la Parole; et s'il ne les présente pas, le devoir du fidèle est de protester contre cette infidélité, et si ses remontrances ne sont pas écoutées , il doit les rendre