CHAPITRE V
pays tout entier ; — elle était une protestation de la conscience et une revendication du droit des gens qui, même dans sa modération, devait porter des fruits dans l'avenir. La portion évangélique du clergé national commença à se compter, à se reconnaître et à constituer, dans le sein même de l'église nationale, une opposition à l'intolérance. Et, bien que cette opposition, malgré l'absence parmi les signataires de quelques noms qui auraient dû y figurer, fût encore très faible, — elle était néanmoins déjà suffisamment forte pour que l'on pût conclure à son prochain et rapide développement. Encore quelques années, et cette minorité sera devenue une majorité ; — l'autre plateau de la balance s'élèvera graduellement, à mesure que l'équilibre se rompra en faveur du parti libéral dans l'église,
Dans des cas comme celui qui nous occupe, il suffit bien souvent d'une seule voix courageuse et fidèle pour déterminer tout un mouvement dans les esprits et tout un déplacement dans les opinions. C'est ce qui eut lieu chez nous vers la fin de 1824, et si ce mouvement ne fut pas, dès l'abord, plus rapide, plus général et plus décisif, cela tint, soit à certains côtés du caractère national ; soit à l'état général du clergé et de l'église ; soit encore aux obscurités d'une situation étrange pour beaucoup et aux craintes que pouvait inspirer le parti auquel semblaient s'arrêter les dissidents. Mais le mouvement avait commencé et il ne devait plus s'arrêter, car, en même temps que les ministres nationaux évangéliques défendaient la cause de la tolérance, ils se pénétraient eux-mêmes toujours davantage de l'esprit de l'Evangile; ils entraient, eux aussi, de plus en plus dans la voie du réveil et l'introduisaient avec eux dans le corps général de l'église nationale. Et c'est ainsi que le réveil, après s'être montré avec une certaine force dans la dissidence, devait se produire également sur une large échelle dans l'église nationale.
Le fait que l'adresse des ministres nationaux ne fut pas prise en considération par le grand conseil, ne doit donc pas nous don-
ner le change sur l'importance de cet acte de fidélité, pas plus que sur l'effet réel qu'il produisit dans l'esprit des autorités elles-mêmes. Evidemment celles-ci furent offusquées, irritées d'une manifestation qui était un blâme assez net de la marche suivie par le gouvernement pour qu'il y eûttout à craindre de l'avenir. — Aussi, comment l'autorité chercha-t-elle à diminuer, à détruire si possible l'impression générale produite par cette protestation? Le secrétaire du grand conseil le prévoyait bien et il ne s'y trompait pas, lorsque, voyant l'adresse des ministres sur le bureau de l'assemblée, il jugeait qu'il pourrait y être répondu par un redoublement de sévérité. Le gouvernement, fidèle aux traditions de tous les gouvernements de ce monde, aurait reconnu cent fois qu'il s'était grossièrement trompé, qu'il n'aurait pas voulu se déjuger. Bien plus, et toujours par fidélité aux traditions reçues, il devait accentuer encore davantage sa manière de voir et étouffer la protestation, pour ne pas courir le risque de l'entendre1.
1 L'adresse des 26, dont nous venons d'entretenir nos lecteurs, était due à l'initiative des pasteurs Simonin, Cordey et L. Burnier. Dès le mois d'août des démarches avaient été faites par ces messieurs, dans le but de provoquer une manifestation de cette nature. Mais ce ne fut qu'à grand peine qu'ils parvinrent à réunir un chiffre suffisant, quoique encore trop faible, de signatures. Des pasteurs qui avaient déjà signé, se retractaient; — d'autres donnaient leurs noms avec beaucoup d'hésitation. Des scrupules de toutes natures surgissaient dans les esprits. On discutait la question d'opportunité, les termes de l'adresse. Il paraît même qu'un premier projet avait dû être abandonné comme trop vif, et que c'est le second, modifié, qui fut définitivement adopté et transmis au grand conseil. — L'idée d'une semblable manifestation s'était fait jour en même temps dans l'esprit de plusieurs ecclésiastiques des classes d'Orbe et Yverdon, Morges et Nyon, Lausanne et Vevey. Les circonstances semblaient exiger de la part des pasteurs évangéliques une franche confession de l'Evangile ; la séparation faisait des progrès ; la persécution se généralisait, les tribunaux allaient sévir, ou plutôt, sévissaient déjà. Le silence plaçait les ministres évangéliques dans une fausse position, soit vis-à-vis des frères séparés, soit vis-à-vis du monde lui-même.
Une démarche paraissait donc opportune. Cependant, malgré le temps que la rédaction et la signature de l'adresse exigèrent, il semble qu'il y ait eu quelque précipitation de la part de plusieurs. Quelques-uns, il est vrai, avouaient qu'ils ne s'at-