CHAPITRE IX
première de ces sociétés. C'était un dimanche. Les 89 signataires du projet de fondation se réunirent dans la salle de la municipalité et adoptèrent un règlement dont le premier article portait que la société avait pour but de « répandre des bibles et des ouvrages religieux sans circonscription de paroisses et d'envoyer une contribution annuelle à la société des missions évangéliques de Bâle *. » Pour l'achat des bibles, la société s'affiliait à la société biblique de Lausanne et, quant à l'œuvre des traités, elle était subordonnée à l'autorité des pasteurs.
Des sociétés, sœurs de celle de Morges, ne tardèrent pas à se constituer un peu partout dans le canton ; en 4826 à Nyon, en 1827 à Vevey, en 4828 à Aubonne. Il y en eut à Oron, à Cossonay, etc., etc. Elles s'employaient toutes à distribuer les Saintes- Ecritures, à répandre des livres religieux, à former des bibliothèques publiques d'édification, et surtout, elles s'intéressaient vivement à l'œuvre des missions chez les païens. Aussi les réunions de ces sociétés avaient-elles lieu, en général, le premier lundi de chaque mois, jour, nous l'avons vu, spécialement consacré aux assemblées de missions. Pour telle d'entre ces sociétés, celle de Ntjon, par exemple, la première circonstance qui donna lieu à sa formation fut même le désir de se rassembler ce premier lundi du mois, afin de rendre grâce au Seigneur de son œuvre dans le monde païen. On ne voulait pas «demeurer en dehors du mouvement à jamais mémorable qui, depuis le commencement de ce siècle, s'était manifesté dans le monde chrétien 2. »
Les sociétés évangéliques étaient certainement l'expression d'un besoin senti de rapprochement, d'union et d'action commune, dans le sein même de l'église nationale. Les ministres
1 Premier rapport annuel, 30 juin 1826. C. Forel, président, S. Pilet-Joly, secrétaire.
2 Discours du pasteur et professeur Gaudîn, président de la société. Première séance publique, novembre 1826.
fidèles et les chrétiens que cette église renfermait en nombre toujours croissant, commençaient à comprendre que l'un des caractères essentiels de l'église est l'action missionnaire et, bien que les idées sur ce point fussent encore enveloppées d'une certaine obscurité, bien qu'il y eût encore une certaine timidité dans plusieurs de ces essais, néanmoins, des progrès positifs s'étaient accomplis et le besoin de l'activité libre et spontanée dans l'église se faisait jour de plus en plus.
Les sociétés évangéliques furent également le fruit d'une réaction contre l'activité dissidente. Il faut remarquer, en effet, le caractère national et quasi-officiel de ces associations. C'est dans les salles de municipalité ou de tribunal que l'on se rassemble et souvent en présence des principales autorités de la ville ou de la localité. Il n'y avait donc là aucune couleur dissidente, et c'est probablement grâce à cela, que les assemblées de missions du premier lundi du mois durent d'être bientôt envisagées partout comme licites. Celles-là mêmes qui n'avaient aucune couleur nationale se trouvèrent ainsi placées au bénéfice des assemblées instituées par les sociétés évangéliques. Plus tard, il est vrai, nous voyons aussi des dissidents, et même tel d'entre les plus marquants, parler et agir au sein de ces sociétés ; mais, à l'origine, il ne paraît pas qu'il en ait été ainsi.
C'est par ces sociétés, aux allures plus ou moins libres, et par d'autres encore que nous ne tarderons pas à voir apparaître dans notre pays, que l'idée de l'indépendance de l'église a peu à peu pénétré dans l'établissement national et que la réalisation de cette idée a été entrevue comme possible, jusqu'au jour où, dans une certaine mesure, cette possibilité s'est changée en réalité.