CHAPITRE XIV
Principes constitutifs de la dissidence vaudoise. — La séparation élevée au rang d'un dogme. — L'église nationale identifiée avec le monde. — Les églises rédigent leurs disciplines. — Les relations des dissidents avec les fidèles de l'église nationale. — L'étroitesse reprochée aux églises dissidentes.
C'est peut-être ici le moment de nous occuper, d'une manière plus complète que nous ne l'avons pu faire jusqu'à présent, des principes constitutifs de la dissidence vaudoise. Nous avons consulté sur ce sujet des documents manuscrits datant de l'époque à laquelle nous sommes parvenus. Il semble alors que la dissidence ait éprouvé le besoin de se rendre bien compte à ellemême des principes en vertu ou sous l'influence inconsciente desquels elle s'était constituée et développée. C'est, en effet, entre les années 1826 et 4827 que l'on voit les églises dissidentes rédiger par écrit leurs disciplines, et présenter, sous forme d'exposés des motifs, des apologies de ces disciplines et de la marche suivie jusqu'alors. En étudiant ce côté de la question, nous pourrons examiner en même temps quelques uns des reproches que l'on a cru être en droit d'adresser aux chrétiens dissidents, tant sur leurs principes ecclésiastiques que sur leurs relations avec les autres chrétiens.
Les deux motifs principaux en vertu desquels les chrétiens vaudois dits séparés se retirèrent de l'église nationale de leur canton, ressortent assez clairement soit des déclarations de ceux d'entre eux qui se trouvèrent, aux premiers jours, à la tête du mouvement religieux, soit surtout des pièces officielles présentées au gouvernement par les fondateurs de la dissidence. Ces
deux motifs furent, d'un côté, l'absence d'une prédication vraiment évangélique dans l'église nationale ; de l'autre, la persécution exercée au profit de cette église, contre des chrétiens attachés à la saine doctrine. Aussi M. Fivaz écrivait-il le 18 septembre 1824- à l'une de ses tantes: «Gomme on veut faire passer pour une secte ce qui n'en est ni n'en a jamais été une ; que l'on nous prête des intelligences secrètes et un but caché; on veut à toute forcequenous agissions entre nous différemment qu'à découvert. Il est vrai que ne trouvant dans l'église nationale ni la prédication de la saine doctrine, ni rien de ce qui peut nous édifier et nous sanctifier, nous croyons devoir nous retirer d'une église qui n'est pas l'église de Dieu, qui persécute sa doctrine et ceux qui la portent dans leur cœur1. Si nous sommes une secte, nous le sommes comme l'ont été les apôtres et les premiers chrétiens, les réformateurs, avec la doctrine desquels nous sommes en parfaite harmonie2. » On peut, nous semble-t-il, conclure assez légitimement de ce qui précède que, si, à l'époque où la dissidence est née, la saine doctrine avait été prêchée dans toute sa pureté et dans toute sa force, dans l'église nationale, il n'y aurait pas eu lieu à une séparation de fait. Et la séparation, envisagée comme principe, ne serait probablement venue à l'idée de personne.
Ce qui a créé la dissidence chez nous serait donc , en tout premier lieu, une cause doctrinale. La saine doctrine évangélique n'étant généralement plus prêchée dans les temples, et n'y étant pas tolérée lorsqu'elle s'y trouvait accidentellement prêchée, on se vit obligé de la prêcher hors des temples, de former par conséquent, dans ce but, des réunions nécessairement très petites à l'origine, vu le nombre restreint de ceux qui avaient faim et soif de la vérité, et c'est ainsi que la dissidence naquit, sans aucune vue ecclésiastique arrêtée. La persécution ayant éclaté, d'abord sans attache officielle apparente, puis bientôt officiellement, vint cimenter les pierres mal jointes de la dissidence
1 C'est nous qui soulignons.
- Mémoires inédits.