CHAPITRE XIV
et faire d'elle un édifice qui pouvait résister aux coups de la tempête1. Logés ainsi, en quelque sorte sans l'avoir voulu, ni même prévu, dans une demeure toute nouvelle, les dissidents ne tardèrent pas à voir qu'elle n'était pas sans quelque ressemblance avec l'édifice spirituel qui avait abrité les premiers chrétiens. La séparation leur apparut alors, non plus comme un fait accidentel, local ou temporaire, mais comme l'état normal, régulier de l'église dans le monde. De là à faire la théorie de la séparation et à donner à celle-ci la valeur d'un dogme -, il n'y avait qu'un pas3. Delà encore, comme conséquences, tous les dangers qui accompagnent un point de vue absolu en ces matières; dangers d'étroitesse, d'orgueil spirituel, de chutes morales, en même temps que de jugements téméraires à l'égard
A « Dans notre pays, la séparation a été l'effet des circonstances. Et d'abord, la plupart des ministres qui ont annoncé l'évangile ont été violemment persécutés et calomniés. On nous a accusés d'hypocrisie, d'être des fanatiques, des hérétiques, des gens salariés par des gouvernements étrangers, ennemis de l'indépendance de notre canton. On nous a fait passer pour être des ennemis de l'état, du repos des familles et des individus; on nous a chassés des églises que nous desservions. Les ecclésiastiques, les pasteurs, l'académie, le gouvernement se sont soulevés à la fois contre nous et nous ont foudroyés d'anathèmes , en sorte que plusieurs d'entre nous s'écrièrent: le Seigneur s'est retiré de cette église et nous ne pouvons plus participer à ses impiétés. Les âmes réveillées ont dit: On chasse nos pasteurs, on nous chasse donc aussi avec eux, nous les suivrons et nous n'irons pas entendre de faux docteurs. » (Marc Fivaz, Mémoires inédits.)
- lia théorie de la séparation a été exposée après 1830, ex professo, dans des ouvrages imprimés (Rochat, Guers, Henriquet, F. Olivier, etc.), mais déjà antérieurement (1826-1827) dans des lettres particulières (d'A. Chavannes, de Fivaz, de L. Ch. Piguet, au Brassus, etc.).
3 Dans une lettre écrite du Brassus au pasteur Brousson, au Sentier (24 janvier 1826), le pasteur des dissidents, L. Ch. Piguet, envisage la séparation comme commandée de Dieu. M. Brousson, dans une adresse fraternelle aux dissidents de sa paroisse, avait dit que ce n'était pas le moment de se séparer, Piguet demande si les choses ont changé dans l'église nationale? si les ministres sont tenus d'être convertis et fidèles? « Avez-vous reçu la pleine liberté d'exercer à l'égard de votre troupeau la discipline que la Parole de Dieu enseigne? » Les dissidents obéissent à l'ordre de sortir du milieu d'eux, puisqu'ils n'ont pu ôter le méchant ! — Ce même L. Ch. Piguet, dans un Exposé des raisons que les frères séparés allèguent pour justifier leur sortie de l'église nationale (1827), exposé présenté aux enfants de Dieu de l'église nationale,
d'autres fidèles ou d'autres églises et de conduite sectaire vis-à-vis des chrétiens non-séparés. On sait que ces dangers étaient réels et qu'ils n'ont point été tous évités; on sait également que l'exagération du principe dissident a étouffé la dissidence elle-même.
Dans le canton de Vaud, les premiers chrétiens que les circonstances rejetèrent hors de l'église nationale furent tout naturellement amenés à considérer celle-ci comme identique avec le monde 1 ; en sorte qu'ils appliquèrent à cette église, à ses insti-
fonde essentiellement le devoir de la séparation sur le passage cité : « Otez le méchant du milieu de vous!» et il établit une analogie complète entre l'ancienne et la nouvelle alliance.
Tous les dissidents ne voyaient cependant pas la chose à un point de vue aussi absolu. Fivaz, raconte dans ses mémoires (30 mai 1826) qu'il a reçu à Lausanne la visite de Guers et de. Béroud, de Genève. « Nous causâmes, dit-il, sur l'esprit étroit de beaucoup d'enfants de Dieu, qui élèvent les questions sur la séparation au niveau des vérités fondamentales du christianisme et imposent ainsi des jougs sur des âmes trop faibles pour les supporter. A Genève, on n'admettait point à la participation à la cène ceux qui, tout en comprenant et sentant la séparation, ne s'unissaient pas à une église fidèle ; mais si quelque âme pieuse ne voyait pas la nécessité de la séparation, on ne lui refusait pas pour cela la cène. Conduite chrétienne et charitable. »
« Il est fâcheux, dit ailleurs Fivaz, qu'on soit tombé dans des exagérations, mais elles ont été le fruit de la persécution et de l'état décousu de l'église séparée, car elle n'était que séparée sans être réellement réunie devant le Seigneur; elle n'avait ni règlement, ni pasteurs dans tous les troupeaux. Des frères inexpérimentés vinrent de Genève et d'Italie semer dans quelques endroits des hérésies condamnables. Plusieurs ne distinguèrent plus, dans l'église nationale, les ministres fidèles de ceux qui ne l'étaient pas. Tout ce qui était dans l'église nationale, fidèle ou non, était des serviteurs de Satan, ils recevaient le salaire d'iniquité; c'était se souiller que d'aller entendre leurs prédications. Hors de la séparation, point de salut! »
1 « D'autres (dissidents) et généralement tous, se sont appuyés sur l'état actuel de l'église et ont dit: Elle n'est plus une église fidèle et peut-être pas même chrétienne, car la confession de foi est mise de côté, elle est sans force ; les liturgies ont été altérées et faussées; le catéchisme de Berne retranché et remplacé par le mauvais petit catéchisme d'Osterwald retouché pour les écoles de charité. La discipline est