CHAPITRE XVIII
abonde. » Si l'on doit s'en tenir à l'opinion de l'éminent rapporteur, l'impression éprouvée par les juges du concours dut être bien vive, car M. Guizot s'exprima encore en ces termes dans le sein de la société de la morale chrétienne : « Je ne saurais assez dire, messieurs, quelle joie profonde nous avons ressentie au spectacle d'une âme ainsi disposée, d'une âme pieuse pour qui le respect de la liberté de conscience est une affaire de conscience, et qui croirait offenser Dieu en méconnaissant, même en pensée, les droits de la foi d'autrui »
Dans son Mémoire, Vinet considère la liberté des cultes comme une conséquence nécessaire de la liberté de conscience, et ces deux libertés comme une seule et même liberté qu'il nomme liberté religieuse. Il revendique pour tous le droit de choisir entre les diverses religions et aussi de n'en point avoir. Le résultat logique des principes posés et développés par le penseur chrétien est la séparation absolue de la société religieuse et de la société civile. Toutefois, il est peut-être nécessaire de rappeler ici que Vinet ne réclame pas une telle mesure immédiatement *. Sous le rapport de la liberté de choix en fait de religion et même du rejet de toute religion, « personne n'est allé plus loin que lui, et les plus zélés adversaires de l'intolérance n'auraient rien à lui reprocher. Ce mot même de tolérance est répudié par lui, il ne lui semble pas assez beau. La tolérance, dit-il, est un palliatif insuffisant, un remède caché au fond des cœurs généreux, dans des temps d'oppression et de fanatisme. Mais sa présence annonce l'absence de la liberté; et son nom, tant beau qu'il semble, est une injure aux droits de l'humanité. Malheureux est le peuple où l'on est réduit à prêcher, à invoquer la tolérance. Naguère ce mot, prononcé par des philosophes, écouté avec complaisance par les rois, pouvait porter dans les
1 Mémoire, etc., pag. 326.
* Conférer Schmid : article sur Alex. Vinet dans l'Encyclopédie de Herzog.
âmes une impression douce et consolante. Aujourd'hui, ce mot ne suffit plus ; et les consciences, devenues plus exigeantes, ne veulent entendre que celui de liberté. 1 »
Le Mémoire, qui établissait la réputation de Vinet comme penseur chrétien , produisit une impression profonde sur les contemporains. En France, en particulier, il fut salué d'un véritable cri d'admiration, et cette admiration n'était sans doute pas uniquement le contre-coup des préoccupations dès libéraux français, aux prises avec le système de réaction religieuse qui devait aboutir à la révolution de 1830. Le livre de Vinet répondait aux besoins les plus intimes, aux aspirations les plus élevées de tout ce que le libéralisme français comptait, à cette époque, de penseurs éminents et d'hommes convaincus. Nous avons déjà entendu M. Guizot exprimer sa propre pensée à cet égard. Mais cette pensée, il la prétend si bien partagée par les membres de la Société de la morale chrétienne, qu'ils n'ont pas, dit-il, hésité à proclamer le principe de la liberté des cultes au-dessus de toute incertitude*.
Le Globe, journal libéral qui comptait au nombre de ses collaborateurs les hommes les plus distingués dans les lettres, les arts et les sciences, s'était hâté d'annoncer l'apparition du livre de M. Vinet. « On vient, disait ce journal, de publier fort à propos l'excellent Mémoire de M. A. Vinet, sur la liberté des cultes. C'est là qu'il faut voir un croyant sincère se vouer comme par acte de foi à la défense de la liberté de tous. Ce livre est un honneur pour le protestantisme français. M. Vinet est un chrétien des vieux âges, avec la philosophie du nôtre, et un écrivain
1 Conférer Astié : Esprit de Vinet, I, et Schérer : Alexandre Vinet, pag. 18-25. • Mémoire, etc., pag. 328.