CHAPITRE XVIII
l'affranchissement de l'église, la séparation des deux sociétés, avec les lois restrictives, oppressives, avec l'administration despotique en affaires religieuses, le césaropapisme , entré dans le sang et la moëlle du pouvoir civil, de la masse du clergé et du peuple tout entier qui s'en accommodait fort bien, ce prodigieux contraste, disons-nous, devait préparer au livre de M. Vinet un accueil bien singulier. Nous ne pensons pas nous tromper beaucoup en disant que le sentiment de la plupart des lecteurs fut plus que de l'étonnement ; qu'ils furent comme scandalisés et que ceux qui ne se scandalisèrent pas ne virent dans ce livre qu'utopies et chimères, les rêves d'un esprit grand et généreux! En général, si nous sommes bien informé, on se tut plus qu'on ne parla. Les pasteurs évangéliques, à en juger du moins par ^Correspondance fraternelle, au premier moment ne dirent rien. C'est avec surprise, en effet, que, dans cette correspondance, nous n'avons, sauf erreur, rencontré qu'une seule fois la mention du Mémoire! Les pasteurs éprouvèrent-ils quelque effroi à la pensée d'avoir pour auxiliaire un homme dont les principes et dont la logique battaient si hardiment en brèche le sanctuaire aux colonnes duquel ils se cramponnaient encore avec tant d'espoir pour l'avenir? C'est possible. Nous ne pouvons pas douter, cependant, que l'ouvrage de M. Vinet n'ait produit sur eux une impression très grande et à tout prendre salutaire, bien que les effets, vivifiés par le temps et les événements subséquents, ne s'en soient montrés que plus tard.
Parmi ceux des pasteurs évangéliques de cette époque qui étaient entraînés par le mouvement du réveil, un homme se distingua pourtant par l'adhésion publique et hautement exprimée qu'il donna au Mémoire en faveur de la liberté des cultes. Cet homme qui, de concert avec Vinet, devait prêter plus tard à ses paroles la sanction de ses actes, était M. L. Burnier.
Peu après l'apparition du livre de M. Vinet, le Nouvelliste vaudois s'était hâté de rendre hommage à la belle cause dont le professeur de Bâle avait pris la défense. Le rédacteur de ce journal citait avec complaisance le jugement si favorable du Globe et il y ajoutait ces mots significatifs : « Le temps est venu, ce me semble, où notre académie et notre canton s'empresseront de s'associer à la profession publique de cette liberté à vues larges, qui est une conséquence rigoureuse de l'Evangile *. » Le Nouvelliste ne se borna même pas à exprimer la sympathie avec laquelle il avait accueilli le Mémoire en faveur de la liberté des cultes, et dans l'un des premiers numéros de l'année suivante, il inséra sur ce livre une étude très sérieuse et signée d'un nom qui devait acquérir une grande et juste célébrité dans le monde protestant français. M. de Félice, car c'était de lui qu'émanait l'article auquel nous faisons allusion, après avoir rappelé que Constantin et ses successeurs avaient érigé l'intolérance en institution politique et que les Etats-Unis avaient, les premiers, introduit dans leurs institutions politiques ce que la théorie n'avait encore développé qu'imparfaitement, M. de Félice, disons-nous, s'exprimait ainsi : « Il manquait un livre dont l'auteur, animé d'une foi vive et éclairée, plaidât la cause de la liberté religieuse, non comme une simple hypothèse qu'il est utile de soutenir, non comme un fait relatif, mais comme une affaire de conviction intime et profonde, comme une vérité inaliénable, imprescriptible et universelle... C'est le livre de M. Vinet. » Il était impossible que, tout en rendant hommage aux principes proclamés et défendus dans \e Mémoire, on ne fît pas instinctivement un rapprochement entre ces principes et l'état de choses qui existait
' Nouvelliste vaudois, 1320, N° 95.