CHAPITRE L
Voici maintenant la circulaire adressée aux doyens :
Circulaire.
Lausanne, le 17 avril 1821.
U landammann, président du conseil d'état du canton de Vaud, à Monsieur le doyen de ***.
Monsieur le doyen, Le conseil d'état a eu connaissance d'une lettre-circulaire qu'une société établie à Yverdon sous le nom de Société vaudoise évangélique des missions a adressée à MM. les pasteurs du canton; écrit dans lequel on provoque des contributions pour l'étranger et on annonce l'intention d'exercer à ce sujet un droit d'impulsion ou de direction sur MM. les pasteurs.
Le conseil d'état n'a point pu approuver une semblable démarche qui est contraire à la loi et aux ordonnances ecclésiastiques. Il a, en conséquence, chargé son lieutenant à Yverdon, de le faire savoir aux signataires de la circulaire et, par eux, à ceux qui peuvent y avoir pris part.
Mais, comme la dite circulaire paraît avoir été adressée à tous les pasteurs du canton et qu'il est par là même nécessaire qu'ils connaissent sous quel point de vue le conseil d'état en a envisagé le contenu, il a décidé de vous transmettre, dans ce but, une copie de la lettre qu'il a écrite à M, le lieutenant à Yverdon, en vous invitant à la communiquer aux pasteurs de votre classe.
Recevez mes salutations.
Le landamrnann en charge, (Signé) A. Pidoi .
Les réflexions se pressent naturellement sous la plume, à la lecture des étranges documents que nous venons de transcrire.
La constitution d'une société comme celle qui avait pris naissance à Yverdon, était donc une manifestation de besoins religieux, dont la seule pensée effrayait les adversaires d'un christianisme plus vivant que celui qui s'était transformé peu à peu en un froid et desséchant formalisme. On commençait à avoir
peur d'un évangile pris au sérieux. Ce gouvernement qui appelle le désir de répondre à l'ordre du Seigneur d'évangéliser toutes les nations, un zèle inconsidéré pour des entreprises lointaines, hors de la portée et des moyens d'un petit pays, comprenait-il quoi que ce soit à la nature expansive de la vraie piété, et à l'essence d'une religion qui ne demande qu'à luire comme un flambeau au milieu d'un monde plongé dans les ténèbres? Que n'aurait-on pas eu à répondre à une argumentation dont l'égoïsme national était le moindre défaut et qui, tout en ayant l'air de rendre hommage à la spiritualité du ministère évanrélique, réduisait ce dernier à n'être que le docile instrument de la loi civile. Que dire de cette application incroyable et plus que déplacée, d'une loi sur les secours à accorder aux incendiés, aux collectes que la société des missions se proposait de faire dans le canton! De tels arguments se passent de commentaires, et si la charité n'obligeait pas à croire que le gouvernement agissait ici dans la mesure de ses lumières, — bien petites assurément. — on serait tenté de voir dans sa manière de procéder plus d'ironie que de sérieux et de conviction. Le pouvoir civil se montre jaloux de l'autorité suprême que les ordonnances ecclésiastiques lui confèrent dans la direction spirituelle à imprimer au peuple vaudois, et il veut que tous, et tout d'abord les ministres de la religion, se souviennent qu'il estévêque et nullement disposé à céder quoi que ce soit de ses droits et de ses prérogatives à cet égard. C'est le lieutenant du gouvernement, un représentant de l'administration, qui rappellera les pasteurs à leurs devoirs et qui les fera rentrer dans l'ordre en les détournant d'œuvres qui, comme celle des missions, sont étrangères à leur vocation !
Nous sommes ici en présence du césaropapisme le plus grossier. Leurs Excellences, dans les beaux jours de leur omnipotence tant ecclésiastique que civile, n'auraient pas usé de plus de désinvolture que n'en montre le petit conseil d'un canton