CHAPITRE L
qui avait inscrit cependant sur son écusson le beau mot de liberté.
Il est vrai que les fondateurs de la société des missions, sans le vouloir, assurément, prêtaient le flanc à l'intervention écrasante du gouvernement Ils lui avaient eux-mêmes, en partie, fourni les armes dont il se servait maintenant contre eux. Habitués à voir dans l'autorité civile du pays, à la fois le magistrat et l'évêque, ils acceptaient trop, pour eux-mêmes, le rôle servile auquel l'état, dans son propre intérêt, voulait les réduire. La pensée que l'état pouvait dépasser les limites des droits qui lui avaient été conférés et abuser ainsi de sa force pour restreindre la légitime activité de l'église et nuire à la cause même du christianisme, ne paraît pas avoir abordé l'esprit des hommes pieux qui tentaient de faire faire à l'église vaudoise un pas dans la voie du prosélytisme chrétien. Le conseil d'état se montre ici très fort en face de l'église, mais d'une force qui allait réveiller chez cette dernière quelque sentiment de sa vraie nature, et lui faire entrevoir dans la liberté une condition indispensable de vie et d'activité. Il est vrai qu'il fallut encore du temps à l'église vaudoise pour arriver à cette conscience d'elle-même et de ses droits; mais les obstacles qu'elle rencontra dès l'époque dont nous nous occupons, contribuèrent, pour leur part, à pousser les esprits dans une voie qui devait aboutir à l'affranchissement .
A ce moment encore, ils étaient bien clair-semés les hommes qui pouvaient juger d'une manière saine et nette de la position faite aux chrétiens vaudois par le gouvernement de leur canton. De ce nombre était Félix Neff, dont le jugement dans l'affaire de la société d'Yverdon mérite bien quelque crédit. En effet, Neff pouvait plus facilement que d'autres se rendre compte de ce
qui faisait la faiblesse des chrétiens vaudois aux prises avec un gouvernement qui n'entendait pas abdiquer sa suprématie ecclésiastique. Lorsque la nouvelle de la dissolution de la société d'Yverdon lui parvint, Neff se hâta d'exprimer toute sa pensée à ce sujet dans une lettre confidentielle adressée à son ami Marc Fivaz, suffragant à Orbe, lettre dont nous reproduisons les passages suivants comme étant les plus significatifs :
Genève, 6 mai 1821.
« J'ai appris que l'affaire des missions a trouvé une vigoureuse opposition et que, probablement, elle restera au crochet jusqu'à nouvel ordre quant à la forme qu'on a voulu lui donner... Il était facile de présumer qu'une œuvre à laquelle on avait voulu donner un éclat mondain, en y invitant tant de gens, qui, vu leur état de mort, ne pouvaient y apporter qu'un esprit peu chrétien; une œuvre qu'on avait cru devoir appuyer sur l'homme ne serait pas bien bénie d'en haut... L'expérience a prouvé que telle est la volonté de l'Eternel qu'on s'appuie sur lui et non sur des secours étrangers, surtout pour son œuvre.
» Cet événement sera une bonne leçon pour ceux qui ne savent pas encore discerner la vraie foi, et qui croient qu'il ne faut être que prudent et charitable, pour se concilier l'estime et avoir l'approbation de tous les hommes religieux... On voit maintenant ce qu'est cette vaine science de théologie, même la plus orthodoxe dont votre canton se glorifie tant ; ce n'est que comme le saint sépulcre ; le corps de Christ y a bien été, mais maintenant je l'y cherche en vain... Ils ont voulu faire l'œuvre de Dieu en grand, méthodiquement, d'une manière humainement légale ; et maintenant que Christ vient, sans respecter les formes reçues et dédaignant d'employer leurs moyens légitimes, ils ne veulent nullement le reconnaître, et s'opposent à lui ; mais encore ici le diable s'est marché sur la queue, la vérité y gagnera... Les enfants de Dieu doivent agir uniquement par droit divin et biblique, sans en appeler au droit humain...
» Le peuple de Dieu doit être un peuple de franche volonté ; donc ces formes religieuses où l'on encadre avec plus ou moins de contrainte mondains et chrétiens, ne constituent pas le peuple de Dieu. Les réformateurs n'ont pas vu plus clair là-dessus que beaucoup d'autres ; ils ont trop cherché à mettre l'église sous la tutelle des pouvoirs humains... »