CHAPITRE I
Ainsi donc, au jugement de Neff, il y avait eu dans la tentative qui venait d'échouer de graves erreurs commises par des hommes vraiment pieux. Ceux-ci s'étaient laissés aller à la tentation de réunir autour d'eux beaucoup de monde, sans trop se demander si, dans des cas pareils, le grand nombre n'est pas le plus souvent un réel obstacle à la réussite d'une œuvre qui exige des convictions franches et une sincère piété. L'expression (¥ homme religieux est, à l'heure qu'il est. envisagée comme bien vague, et l'on comprend mieux qu'il y a une cinquantaine d'années que ces hommes à formes religieuses et à doctrines orthodoxes ne sont pas nécessairement aptes à s'occuper de certaines œuvres chrétiennes, bien moins encore à les diriger. L'ignorance, une certaine bienveillance, et peut être aussi quelque mollesse dans la manière d'apprécier les conditions requises dans tel ou tel cas donné ; un trop grand respect pour les formes reçues, comme s'exprime Félix Neff, et enfin une trop grande condescendance en face de l'immixtion de l'état dans des matières purement religieuses ; telles furent, autant qu'on peut en juger, les pièges dans lesquels tombèrent les fondateurs de la Société vaudoise évangélique des missions. Quant aux hommes qui n'avaient fait que subir un certain entraînement en se rendant à l'assemblée d'Yverdon, ou en adhérant à la nouvelle société, l'arrêté du conseil d'état révéla promptement quels étaient leurs vrais sentiments, et l'on vit les politiques, les timides, les trem bleurs, se hâter de rentrer dans le silence , tandis que les hommes pieux se retiraient le cœur triste.
A Genève, où dans les conflits religieux qui avaient éclaté peu d'années auparavant, le gouvernement s'était toujours montré décidé à comprimer le moins possible, à coups d'autorité, les manifestations du sentiment religieux, on éprouva quelque étonnement à la vue des mesures par trop rigoureuses du gouvernement vaudois.
Dans cette ville se trouvait alors un professeur en théologie,
uni par les liens de la plus étroite amitié avec un chrétien de Lausanne, qu'il suffira de signaler ici comme l'auteur de fragments réunis plus tard sous le titre de : Inmemoriam. Le professeur genevois , bien qu'étranger au mouvement religieux connu sous le nom de réveil, et bien qu'imbu de quelques préjugés à l'égard des hommes et des choses qui n'avaient pas toute sa sympathie, ne put s'empêcher, à la nouvelle des actes prohibitifs du gouvernement vaudois, d'exprimer à son ami de Lausanne quelques doutes sur l'issue heureuse d'un débat entamé d'une manière aussi brutale : « J'ai vu, écrit-il, la circulaire de votre conseil au sujet des missions ; il ne m'appartient pas de juger cette démarche, mais elle prouve la fermeté que votre gouvernement se prépare a déployer contre les divisions religieuses qui fermentent chez vous. Cette rigueur, avec les principes de discorde que la politique fournit déjà, pourra peut-être rendre la résistance plus âpre et la secousse plus fâcheuse. »
Du reste, ces mesures n'eurent point l'effet qu'on en attendait. Le conseil d'état avait bien, à la vérité, étouffé la société des missions encore à son berceau; mais il n'avait pu détruire, dans le cœur des chrétiens, l'intérêt qu'ils portaient à la cause elle-même, et, bien que la société eût été dissoute, des assemblées continuèrent à se tenir de temps à autre; il s'établit même, en plusieurs lieux, des réunions mensuelles régulières.
Remarquons qu'il n'y avait, dans ces diverses manifestations du sentiment religieux, et surtout dans la société vaudoise des missions, nulle idée, nulle préoccupation de séparatisme. Gela était à mille lieues des esprits à cette époque, et cela apparut assez clairement dans la manière même dont on se soumit à la décision du petit conseil. Mais, s'il n'y avait là nulle idée sépa-