‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de VaudChapitre 126 sur 243 · CHAPITRE n · texte numérisé non relu

CHAPITRE n

senter parfois des extraits tronqués et inexacts de certains traités. Quant à l'accusation générale d'un changement de doctrine dans l'église vaudoise, le même écrivain montre, par des citations péremptoires, que cette accusation est gratuite et cette crainte sans fondement.

Il est certain que les arguments invoqués par M. Gurtat à l'appui de ses thèses sont le plus souvent d'une faiblesse déplorable. A ses yeux, « un même objet religieux peut être fort convenable pour de dignes étrangers et fort dangereux pour nous 1 » Cela ne rappelle-t-il pas le mot fameux de Pascal : Vérité en deçà, mensonge au delà! Les Anglais « en animant notre zèle pour des conventicules, le refroidissent pour l'église nationale 1 » Pourquoi cela, et comment le zèle pour une chose que l'auteur a déclarée bonne en soi, peut-il faire perdre l'intérêt pour une chose non moins bonne? Les Anglais, en appliquant les promesses de l'évangile aux partisans des conventicules et les menaces à l'église nationale, travaillent évidemment à dégoûter le peuple de la saine doctrine. Ausswleurs adhérents apparaissent-ils à M. Gurtat comme autant de pharisiens auxquels il fait dire des choses que certainement ils ne disaient point. Sous ce rapport la paraphrase qu'il leur attribue gratuitement de la confession des péchés, est, de sa part, un acte inouï de passion et d'aveuglement. Lui qui, autrefois, avait su reconnaître franchement et proclamer publiquement les faiblesses et les lacunes de l'état religieux du peuple vaudois, ne voit maintenant plus en celui-ci qu'un peuple de chrétiens véritables. Aussi n'y a-t-il plus aucune distinction possible entre le peuple politique et celui de l'église, et M. Curtat écrit sans aucune hésitation : « L'église de ce canton est composée de 150 000 chrétiens, tous instruits dans la doctrine évangélique !... Dans notre heureux pays, l'état et l'église sont un seul tout, et l'on ne peut exciter de trouble dans la seconde sans en exciter dans le premier. » Voilà, en effet, le danger et la condamnation

214 livre m.

du rétablissement de la théocratie en plein régime de la nouvelle alliance. Après de telles déclarations, nous ne comprendrions pas que l'on pût douter encore qu'il était grand besoin chez nous, en 1821, de prêcher de nouveau et hautement l'absolue nécessité de la conversion. On a peine à s'expliquer autrement que par un parti pris, que M. Curtat se fît des illusions aussi étranges et aussi grossières sur l'état spirituel du peuple vaudois. En effet, n'était-il pas pasteur? n'était-il pas doyen? n'était-il pas membre de classe, et pouvait-il, à tous ces titres, ignorer les nombreuses plaintes que, toutes les années, les classes adressaient au gouvernement dans le but d'attirer l'attention de celui-ci sur les désordres publics et les scandales que le clergé était, à lui seul, impuissant à réprimer ? A supposer que tous ceux qui se livraient à la boisson et à l'impureté, tous les profanateurs du dimanche, tous les incrédules et les indifférents que les pasteurs ne voyaient jamais prendre place sur les bancs des temples, eussent été très instruits dans la doctrine évangélique, le doyen aurait pu au moins avouer qu'ils ne pratiquaient guère cette doctrine, et cependant, en vertu de ses principes, il lui aurait été défendu de leur refuser le titre de chrétiens, car ils étaient du nombre des 150000 Vaudois, tous membres de l'église nationale ! En vérité, M. Curtat donnait trop beau jeu à ceux qui entreprendraient de le réfuter. Mais ses vices de raisonnement et de logique, la faiblesse de son exégèse, les accusations sans fondement auxquelles il se livre, et les craintes souvent inexplicables qu'il exprime, prouveraient au besoin sa sincérité, la puissance de sa conviction. Son sujet l'avait si fortement saisi qu'il en était aveuglé, et qu'il manquait de ce calme, de cette sérénité de jugement qui lui eût fait retrancher toute une moitié de son livre et modifier profondément l'autre moitié.

Page 1