chapitre m
tairement, nous en sommes convaincu, il a fait aussi *. Malgré les apparences contraires, il a été sincère dans son opposition à un mouvement qu'il ne comprenait pas; que, grâces peut-être à une certaine tournure d'esprit, il ne pouvait pas comprendre2. Et puis, l'homme se connaît-il toujours bien lui-même? Est-il toujours le mieux placé pour pénétrer dans les replis les plus secrets de son propre cœur; pour se rendre compte des vrais mobiles qui le dirigent et qui le font agir? Tous ceux qui ont connu le doyen Curtat ont hautement rendu justice à ses grandes facultés intellectuelles ; à la sincérité, à la gravité de son christianisme; à la fermeté de sa foi et de ses convictions; mais tous aussi sont unanimes à déclarer qu'il y avait dans son esprit quelque chose d'absolu qui le rendait incapable de voir les choses sous toutes leurs faces, et dans son caractère quelque chose d'impérieux, qui lui faisait instinctivement réclamer la primauté en tout ; à tel point qu'on a pu, non sans raison, voir dans son opposition à des œuvres qui n'avaient rien d'étranger, comme la société biblique de Levade, par exemple, l'effet d'une jalousie que l'on ne se serait pas attendu à rencontrer chez un homme si sincèrement pieux. Premier instrument du mouvement religieux, il s'est tourné contre lui, le jour où il a vu la direction de ce mouvement lui échapper, particulièrement parmi les proposants, et, dès ce moment, il n'y a plus vu que ce que son imagination et son amour-propre blessé le poussaient à y voir. Assurément, il ne se doutait en aucune façon de la nature des entraînements auxquels il cédait d'une manière si déplorable.
1 « Un ou deux ans après la publication de ses brochures, il cessa complètement ses leçons, car, disait-il, on me reproche d'avoir fait là, dans mon cabinet, tous ces méthodistes. (L. Burnier, Notice sur Rochat, pag. 76.) »
a 11 éprouvait un éloignement aveugle pour tout ce qui lui paraissait nouveau.
Nous avons dit que l'impression produite dans le pays par les brochures de M. Curtat fut immense. Quelques faits empruntés aux souvenirs ou aux mémoires des contemporains serviront à le constater.
A Orbe se trouvait alors comme pasteur suffragantun homme qui, dans un journal particulier que nous avons eu l'avantage de consulter, a laissé de précieux documents sur cette époque importante de notre vie religieuse. Cet homme était M. Marc Fivaz. Il déclare que, dans cette ville, la première brochure de M. Curtat fut un des plus fréquents appuis des incrédules. A son apparition, des réunions aussi intéressantes qu'inoffensives, dans lesquelles on lisait la Bible et le Magasin évangéliqiœ, furent anéanties. C'est avec un accent de profonde douleur que M. Fivaz s'écrie en relatant ce fait et d'autres semblables : « Combien de fois cette brochure ne m'a-t-elle pas été présentée comme une égide... Ce nom de M. Curtat, que Ton confondait avec la vérité, comme si Dieu et l'homme étaient inséparables et que le Seigneur ne pût penser que comme M. Curtat et M. Curtat que comme le Seigneur, en sorte que rejeter l'autorité de l'un, c'était renier l'autre; ce nom, dis-je, qui était le boulevard des mondains, me navrait toutes les fois que je le rencontrais en opposition avec l'Evangile.... Si je présentais des faits et des doctrines sous un autre point de vue que lui, on criait à l'orgueil. « Qui êtes-vous à côté de cet homme âgé, savant et resj) pectable? » Si je montrais que M. Curtat avait pu se tromper et s'était trompé, en effet, on criait au sacrilège, à l'ingratitude, je dirais presque au parricide. La défense de la vérité devenait donc très difficile devant un monde qui confond tout.... Pauvre M. Curtat, quelle cause avez-vous défendue! quelle cause avez-