CHAPITRE V
cette église, sermon dans lequel ce ministre s'était permis une censure qui est blâmée par le conseil d'état. Quelques pasteurs aussi témoignent du mécontentement et de la crainte au sujet du zèle exagéré de leurs suffragants: ils se montrent prêts à réprimer ce zèle. Ce sont là tout autant de signes avant-coureurs d'un orage qui se forme et qui ne tardera pas à éclater dans des manifestations hostiles et même violentes, lesquelles, à leur tour, prépareront l'avènement d'un régime d'arbitraire et d'intolérance réglementé par une loi néfaste.
Il y avait à cette époque, à Anbonne, un jeune suffragant qui s'acquittait de ses fontions avec un grand zèle et une grande fidélité ; c'était M. Alex. Chavannes. Ne se sentant point libre, dans sa conscience, de terminer la soirée du dimanche comme le faisaient la plupart des pasteurs, en jouant aux cartes « pour ne pas médire, » comme l'on disait, M. Chavannes consacrait les dernières heures du jour du repos à des lectures pieuses qui n'avaient d'autres auditeurs que les membres de sa famille. En octobre de cette année 1821 , deux ou trois personnes demandèrent de pouvoir profiter de ces lectures, et c'est ainsi que fut déposé le premier germe des assemblées libres du dimanche. A la fin de décembre, celles-ci ne réunissaient cependant encore qu'une douzaine de personnes ayant faim et soif de la parole de Dieu1. D'une manière générale, les paroissiens de M. Chavannes se montraient, paraît-il, peu ou point disposés à s'entretenir avec lui, sérieusement et sincèrement des choses du salut.
Quelque humble que fût ce début, il excita néanmoins l'éton-
1 Récit des faits qui ont amené la suspension de J.-D.-A. Chavannes. Genève, 86 pages in-8°, 1823.
nement, et sans doute aussi le déplaisir de beaucoup. Mais, dès le mois de janvier 1822, les réunions furent plus fréquentées, une augmentation graduelle dans le nombre des assistants put être constatée, on s'y rendit des villages et des hameaux des environs, et quelques conversions furent le fruit d'une œuvre que Dieu semblait approuver et bénir. Mais déjà aussi, on put signaler une opposition qui, après avoir commencé par des railleries et des outrages, aboutit à des menaces positives et à des voies de fait. Le dimanche 3 mars au soir, il y eut, à Aubonne, une violente émeute. Des coups de bâton furent donnés et des pierres lancées, tandis que des cris injurieux et blasphématoires se faisaient entendre. Sur les murs de la ville on avait affiché des placards portant que : Si ces assemblées de mômiers continuaient, on mettrait le feu aux quatre coins de la ville, et quelques jours plus tard, on faisait partir un pétard aux abords de la maison habitée par M. Chavannes. L'irritation, entretenue et excitée par d'atroces calomnies, était extrême. On accusait les auditeurs de M. Chavannes de trouver le Père trop vieux et de ne parler que du Fils; de vouloir rentrer dans le catholicisme ; d'être poussés par des vues politiques et de songer à livrer le pays aux étrangers. On prétendait que de l'argent était distribué aux personnes qui fréquentaient les réunions et on leur prêtait cette parole impie : « Il n'y a point de Christ1. » Enfin, la conclusion detoutes ces calomnies était toujours la même : il faut tuer tous ces mômiers!
Pendant l'émeute du 3 mars, la municipalité s'était réunie, et c'est évidemment ensuite de son délibéré que le conseil d'état ordonna la suspension « des prétendues assemblées religieuses du dimanche, principalement la nuit. » A son tour, le constituant de M. Chavannes, ramassant les arguties du doyen Curtat contre les conventicules, chercha inutilement à influencer son
1 Récit, etc., pag. 12.