CHAPITRE VII
le pays, mais l'on ne peut bannir en masse une multitude de citoyens, et les expulsés seront remplacés par d'autres qui suivront leurs traces. Tout ceci peut bien ne pas se réaliser, mais du moins il me semble que notre horizon s'obscurcit et présage la tempête. Quelques personnes ont l'idée que les choses en viendront dans le monde à un tel point que les chrétiens qui voudraient rester unis à la masse ne pourront plus le faire et seront forcés de se séparer, s'ils veulent écouter la voix de leur conscience. Ainsi se formeraient sur la terre deux peuples distincts, les croyants et les non-croyants. J'ai vu cette idée avancée je ne sais où. Je crois que, dans les circonstances actuelles, nous devons agir avec beaucoup de prudence, ne pas donner prise à la malveillance par des actes irréfléchis et peu mesurés, et chercher par tous les moyens possibles à redonner de la vie aux églises nationales telles qu'elles sont. Mais peut-être un moment viendra-t-il où, les choses allant en empirant, Dieu nous appellera à rendre hardiment témoignage à la vérité. Malheur à nous alors si des considérations mondaines nous empêchaient de donner gloire à Dieu et à l'évangile de Jésus-Christ4 ! »
On ne pouvait mieux prophétiser, et il semble, en effet, que nos gouvernants d'alors auraient pu faire toutes ces réflexions avant que de s'arrêter à des mesures arbitraires et coërcitives.
C'est au milieu de ces débats et de ces actes d'intolérance que parut un petit écrit destiné à réagir contre des dispositions menaçantes pour la paix et pour la jbonne entente entre les citoyens. Nous avons vu M. Vinet intervenir dans la lutte engagée entre le doyen Curtat et les jeunes ministres présents au con-
1 L. Burnier. Notice sur Aug. Rochat, pag. 95 et 96.
venlicule de Rolle, et se montrer peu partisan des idées dites nouvelles. Telle fut effectivement et au premier abord la position prise par cet homme, dont le nom ne devait pas tarder à devenir celui du plus illustre défenseur de la tolérance et de la liberté religieuse. Eloigné du théâtre des événements, ne pouvant se rendre un compte parfaitement exact de ce qui se passait, non plus que des questions réellement engagées dans le débat; froissé de certaines allures qui lui paraissaient peu chrétiennes chez les partisans du mouvement religieux, Vinet ne se montra point d'abord sympathique à ce mouvement. Mais déjà alors sa pensée se portait sur les questions de liberté religieuse, et il préludait à l'exposition complète de ses vues sur ce vaste et important sujet par des écrits comme la traduction d'un sermon du professeur de Wette, intitulé: De l'épreuve des esprits. (1822.) « Aujourd'hui, plus que jamais, y lisait-on, l'épreuve des esprits est une chose nécessaire! » Dans une préface, sortie de sa plume, Vinet insistait sur les vérités qui, devenues évidentes à tous les esprits, rendraient les différences d'opinions en matière de foi moins pénibles et moins amères. Faisant évidemment allusion aux luttes dont le canton de Vaud était le théâtre, il blâmait ceux qui se montraient intolérants, mais il n'était pas moins sévère envers ceux qui étaient indiscrets en quelque sorte, dans leur piété ! Il recommandait enfin avec force : la communion des cœurs dans l'amour de Christ! Ici déjà, Vinet n'était plus tout à fait le même homme que l'auteur de la lettre aux jeunes ministres. La question ne se présentait plus à lui absolument sous la même face, et il n'était pas homme à reculer devant les conséquences d'un principe qui devait grandir si rapidement à ses yeux et dans son cœur. La traduction de l'épreuve des esprits appariient donc à l'histoire de notre mouvement religieux, soit par les motifs qui engagèrent Vinet à la faire, soit par les idées qu'elle devait nécessairement jeter dans la circulation.