CHAPITRE L
lui avait été assigné dès l'époque de la réformation. Les pasteurs, de leur côté, devaient continuer à offrir à la société les secours, les enseignements, les bienfaits de la religion. Malgré la révolution politique dont le pays venait d'être le théâtre, les fonctions habituelles des pasteurs ne devaient, sauf en ce qui concernait l'exercice de la discipline (les consistoires), subir aucun changement. Seulement, ce que le nouveau pouvoir demandait expressément des pasteurs, c'est qu'ils dirigeassent leurs instructions dans un sens favorable à l'ordre de choses récemment établi ; c'est qu'ils fussent et se montrassent patriotes ; qu'ils préconisassent le nouveau régime auprès du peuple et le sanctionnassent en le plaçant sous l'égide de la religion. Tel est le sens positif et nettement formulé des proclamations adressées, dans ce temps-là, au clergé.
A partir du 30 mars 1798, c'est-à-dire pendant toute la durée de la république helvétique et jusqu'au moment où l'acte de médiation entra en vigueur, en février 1803, l'exercice de la religion tant réformée que catholique cesse, en Suisse, de ressortir aux diverses administrations cantonales; elle devient affaire nationale en ce sens qu'elle ressortit au ministère des arts et des sciences qui comprenait l'instruction publique et les cultes 1 . Il n'y pas d'église vaudoise, d'église bernoise ou fribourgeoise ; il y a, aux yeux de la loi et de l'administration, une église helvétique. Seulement cette église, qui porte le nom d'église chrétienne, renferme, dans son unité factice, les deux communions réformée et catholique.
.Chacun sait qu'un des caractères distinctifs de la république helvétique fut une centralisation jusqu'alors inconnue dans notre
1 Le premier magistrat helvétique qui occupa ce poste important autant que difficile, fut Phil.-Albert Stapfer, de Brugg, en Argovie, né à Berne en 1766 et mort à Paris en 1840. Dans sa jeunesse, il avait suivi la carrière ecclésiastique. M. Vinet a consacré à cet homme de bien une notice intéressante placée en tête des Mélanges philosophiques, littéraires, historiques et religieux, de Stapfer. 2 vol. Paris, 1844.
patrie. La théorie de l'unitarisine faisant violence aux traditions, aux mœurs de l'antique Suisse, mit un état confédéré à la place d'une confédération d'états. L'église se vit, elle aussi, entraînée par le torrent qui renversait les édifices les plus anciens et les plus solides en apparence ; elle fut violemment secouée et si elle ne sombra pas dans la tempête qui balaya, quelques années plus tard, des institutions trop frêles pour être durables, c'est qu'après tout elle renfermait, dans ses doctrines et dans sa morale cet élément vital qui, d'un grain de froment pourrissant en terre, fait sortir une abondante moisson.
Sous le régime de la république helvétique, la confusion du peuple politique et du peuple chrétien est maintenue, et il ne vient pas à l'idée du pouvoir civil de mettre en question ce qu'il envisage comme son droit sur les ministres de la religion. Or ce droit consiste essentiellement à faire d'eux des instruments de gouvernement. Gela ressort, non-seulement de lois, du reste parfaitement justifiées, comme celle du 31 août 1798, qui soumet les ministres de chaque religion aux autorités constituées, en matière civile et criminelle, et celle du 17 septembre de cette même année, qui exige le serment civique des ministres du culte et des religieux , mais encore de certaines injonctions adressées aux ecclésiastiques. Ainsi, par exemple, le gouvernement helvétique ayant jugé à propos d'émettre une Feuille populaire1 destinée à faire connaître les principes et la marche de l'ordre de choses inauguré par la révolution, cette feuille fut envoyée par l'autorité supérieure à tous les pasteurs et régents. Un paragraphe fort long du premier numéro concerne spécialement les citoyens- pasteurs. L'organe officiel du gouvernement reconnaît qu'un grand nombre d'entre ces derniers ont travaillé au maintien des nouvelles institutions. Mais, ajoute la Feuille populaire, quelques-uns des pasteurs ont
• Elle parut du 24 novembre 1798 au 18 mars 1799.