CHAPITRE X
vocation leur était confirmée par des témoignages de l'esprit de Dieu, soit en eux-mêmes déjà, soit aussi chez quelques-uns de leurs auditeurs, il est évident que ces hommes devaient éprouver l'impérieux besoin de prêcher une vérité d'autant plus précieuse pour eux, qu'ils se voyaient appelés à souffrir pour elle. En les entravant, l'autorité civile augmentait, par conséquent, l'intensité de leur désir et leur rendait inacceptable la position d'oisiveté et de mutisme, que leur exclusion du corps pastoral semblait devoir leur imposer. Nous comprenons donc fort bien qu'ils n'aient pas pu se résigner à la mutilation morale qu'on voulait leur faire subir; ils ne le devaient pas non plus. A l'exemple de l'apôtre, ils pouvaient, comme ils le font aussi, s'écrier: Malheur à nous si nous n'évang élisons pas ! Et certes, l'état religieux de notre canton à cette époque, l'état de leurs propres paroisses, sans parler de celui du clergé pris en masse, était assez triste pour exciter l'ardeur de ces hommes jeunes, zélés et convaincus1 ; de ces hommes que l'intolérance dont ils étaient les victimes, soit de la part du peuple, soit de la part des autorités civiles et ecclésiastiques, pouvait si facilement et si naturellement jeter dans des partis extrêmes. Leur était-il possible de faire autrement qu'ils n'ont fait? Leur résolution finale était-elle la seule qu'il leur restât à prendre? Etait-elle la seule vraie, la seule sage? Plus nous relisons leur manifeste, plus il nous paraît fort de conviction sincère et de motifs puissants. Nous ne pouvons pas douter qu'une démarche aussi grave n'ait dû leur coûter énormément. Nous devons les croire lorsqu'ils se disent obligés de prendre la détermination de se séparer de l'église nationale; lorsqu'ils représentent cette résolution comme
1 C'est en parlant de ces ouvriers du réveil que M. Gufaot a écrit ces lignes si vraies et si belles : « C'était dans la valeur intrinsèque et permanente des doctrines qu'ils prêchaient, non en eux-mêmes qu'ils puisaient leur force et leur crédit. Ils avaient encore une autre puissance... ils avaient la passion du salut des âmes... Le salut des âmes était leur unique passion et leur unique but. » [Méditations sur l'état actuel de l'église chrétienne. Paris 1866, pag. 144 et 148).
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leur étant dictée impérieusement par leur conscience et lorsqu'ils se déclarent prêts à tous les sacrifices pour la mettre à exécution ! Tout ce qu'ils avancent, soit sur les accusations relatives à la doctrine, soit sur les violences dont ils ont été les objets, ne pouvait rencontrer aucune contradiction sérieuse; les faits étaient positifs et le gouvernement les ignorait moins que personne! Il était, en particulier, parfaitement sûr qu'ils avaient été repoussés et rejetés, et qu'ainsi, au point de vue officiel et légal, toute activité pastorale leur était interdite.
Il est vrai que MM. Chavannes, Juvet et Olivier, tout en étant exclus du ministère dans l'église nationale vaudoise, n'étaient pas par ce fait exclus de l'église elle-même. Mais, au fond, c'était la même chose. En leur ôtant leur ministère, on ne leur avait pas ôté l'esprit du ministère ; on ne les avait pas rendus impos sibles, comme ministres, aux yeux de ceux qui avaient été réveillés parleurs prédications et leurs soins pastoraux. Par conséquent, en les empêchant d'exercer leur ministère légalement, on les forçait à l'exercer en dehors des cadres établis et déterminés par la constitution et les lois ; on créait ainsi pour eux un ministère indépendant dont la nécessité ne se serait sans doute pas fait sentir aussi promptement sous un régime plus libéral et plus intelligent. Les trois signataires du manifeste n'avaient donc pas le choix, à moins, toutefois, qu'ils ne préférassent se condamner à une inactivité qui aurait été pour eux une mort véritable!
On objectera peut-être que la situation de ces messieurs, de deux d'entre eux au moins, était après tout la conséquence logique et inévitable d'une manière de faire inusitée, étrange, contraire à toutes les habitudes reçues, aux traditions du clergé et du peuple ; la conséquence d'une conduite, de principes exagérés et de sentiments exaltés. Nous avons, en effet, dans les pages qui précèdent, recueilli plus d'une fois des objections et des accusations de cette nature. Il est fort possible qu'en y re-