CHAPITRE X
du préjugé qui régnait chez nous au haut comme au bas de l'échelle sociale, à l'époque dont nous retraçons l'histoire. On avait encore un certain respect ou une certaine crainte de la loi, et comme on ne comprenait pas que la nature spirituelle de l'église faisait d'elle une société profondément distincte de la société civile ; comme on ne voyait encore dans l'église qu'une branche de l'administration générale, on plaçait l'église et ses ministres sous un régime de lois dont le caractère n'avait rien de spirituel, mais à l'égard desquelles on n'en exigeait pas moins une obéissance implicite. C'était toujours la tradition bernoise en matière de religion. Gela est si vrai, qu'à l'heure qu'il est, notre peuple n'est point encore affranchi de ce préjugé et qu'on en voit les traces sensibles dans une foule de circonstances. Rien de plus malléable, de plus flexible que le peuple vaudois en matière de religion et d'église, pourvu que l'impulsion vienne du gouvernement, de l'autorité civile. Ainsi, pendant une quarantaine d'années, le clergé du canton de Vaud a émis le vœu que le vendredi saint fût déclaré jour férié pour l'église, et il semblait bien plus naturel, dans un pays protestant comme le nôtre, de fêter ce jour-là que celui de l'Annonciation, et pourtant, pendant quarante années, les vœux du clergé ont été repoussés, sans que le peuple bougeât pour les appuyer. Mais lorsqu'un jour il a pris fantaisie au gouvernement d'opérer la substitution demandée, aussitôt la chose s'est faite et personne ne s'est plaint. Et cependant, combien notre peuple ne paraissait-il pas tenir à ce jour de la Dame ! Nous sommes convaincu, pour notre part, que l'autorité civile a toujours eu chez nous une immense influence sur les sentiments et les dispositions du peuple à l'égard de la religion et de l'église, et qu'il n'aurait tenu qu'à elle de faire, en tout temps, respecter la liberté religieuse. Si cette liberté a été méconnue, foulée aux pieds, la faute en a été tout d'abord au gouvernement lui-même \ Ce qui lui
1 Qu'on nous permette de raconter ici une petite anecdote, parfaitement authen •
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a manqué, dans ce cas-là, c'est quelquefois peut-être la saine intelligence des questions engagées et des intérêts mis en jeu; c'est le plus souvent le respect de la personnalité humaine et des. droits de la conscience. Ce qui l'a aveuglé, c'est le dédain, le mépris, la haine d'une religion sérieuse, vivante et sanctifiante.
Comment, avec de tels principes, la marche suivie par MM. Chavannes, Juvet et F. Olivier, déjà même avant leur fameux manifeste, aurait-elle été comprise et jugée impartialement î Combien moins encore leur démission! En demandant d'être tolérés, évidemment ils demandaient trop ; ils fermaient les yeux sur un état de choses qu'ils devaient connaître ; ils se berçaient d'illusions gratuites. Depuis deux ou trois ans, en particulier, tous les préjugés anti-religieux du peuple vaudois, sans compter ceux du cœur naturel de l'homme, toutes les idées fausses, erronées, absurdes et contradictoires dont ce peuple avait été nourri sur la nature de l'église et sur les relations pos ■ sibles entre l'autorité civile et les droits de la conscience indi viduelle, avaient été ravivés, fortifiés, développés par les attaques du premier pasteur de l'église et par la lactique du pouvoir civil î Le terrain n'était pas préparé pour que les expériences tentées par les démissionnaires pussent réussir du premier coup; le peuple, le pays n'était pas mûr pour apprécier sainement une conduite, une manière de faire aussi étrangères à ses goûts et
tique, et qui peint à merveille le caractère vaudois, en même temps qu'elle fait ressortir la puissance d'action du gouvernement sur notre peuple, en matière religieuse.
Au moment des plus fortes persécutions de 1824, l'excellent ministre S. Pilet-Joly, le futur chapelain de l'Oratoire à Genève, allant à pied de Nyon à Rolle, rejoignit un paysan qui cheminait à côté de son char. Ils entamèrent une conversation qui porta bientôt sur les préoccupations du jour. Dans le courant de la conversation, le paysan dit à M. Pilet : Pour moi, il n'y a pas de risque que je me fasse mômier, à moins pourtant que le gouvernement ne l'ordonne!! Rien de plus naïf, mais aussi rien de plus vrai et de plus instructif que cette parole caractéristique. Du plus au moins elle a été, pendant longtemps, chez nous, la devise de tout le monde.