CHAPITRE XII
Vous verrez par ces pièces que, sans entrer en aucune manière dans l'examen de telle ou telle opinion religieuse, et sans vouloir ouvrir aucune discussion théologique, dont il estime au contraire qu'il convient de s'abstenir, le conseil d'état s'est occupé de cette affaire importante uniquement sous le rapport de l'ordre public et sous celui de la paix religieuse.
C'est aussi sous ce dernier point de vue que le conseil d'état vient vous inviter, messieurs, à déployer une influence guidée par la prudence et la charité pour maintenir cette paix religieuse, sans laquelle des désordres toujours renaissants pourraient troubler la société, en désunir les membres et détruire le bonheur dont jouissent les habitants de ce pays.
Vous sentirez sans qu'il soit besoin de le dire, que, pour ramener les esprits qui seraient égarés, et pour faire cesser les symptômes de division dont l'église paraissait plus ou moins menacée, le meilleur moyen que puissent employer messieurs les pasteurs, c'est de redoubler de zélé pour remplir toutes les fonctions de leur saint ministère, avec cette véritable bienveillance, cette sage circonspection qui distinguent les ministres de la religion.
Le conseil d'état est persuadé, messieurs, que frappés des puissantes considérations qui ont dicté les mesures qu'il a prises, vous concourrez avec dévouement et par tous les moyens de persuasion en votre pouvoir, au maintien de l'ordre et de la tranquillité dans les paroisses confiées à vos soins.
Recevez, messieurs, nos salutations.
Le landammann en charge, F. Clavel.
Le chancelier, Boisot.
Comme on devait s'y attendre, l'arrêté du conseil d'état produisit dans le canton une grande effervescence. L'irritation contre ceux que le gouvernement montrait au doigt en les désignant par les épithètes injurieuses de mômiers et de sectaires, ne fît qu'augmenter et s'étendre, de telle sorte qu'on pourrait sérieu-
sèment se demander si le gouvernement ne voulait pas plutôt la guerre que la paix, en prenant des mesures si contraires à la sagesse et à la justice, en méconnaissant à tel point les lois de l'esprit humain et les enseignements de l'histoire? Assurément il n'aurait pu s'y prendre mieux s'il s'était proposé d'allumer la guerre civile dans le canton. Mais il comptait sans doute sur la frayeur salutaire qu'éprouveraient ceux qu'il menaçait si non de la fureur populaire, du moins de la vengeance des lois. Et puis, il ne faut pas l'oublier, les principes de liberté religieuse, de liberté des cultes, de libre association ecclésiastique, qui ont eu tant de difficulté à faire quelque chemin parm' nous, commençaient à peine à lever la tête; ils n'étaient pas compris, même presque pas entrevus par les hommes les plus intelligents de l'époque, par des magistrats d'ailleurs dévoués au bien de la patrie.
L'arrêté du 15 janvier fut accueilli avec une joie féroce par les populations, surtout dans les localités où s'était produit un mouvement sensible de réveil. C'est ainsi, par exemple, que le jour de la promulgation de cet arrêté, les habitants de Féchy vinrent à Aubonne en procession et un violon en tête. En avant, marchait un homme tenant à la main une hache qu'il agitait avec fureur et faisait étinceler sur le pavé: Elle servira pour les mômiers! criait-il. Des hurlements de vrais cannibales altérés de sang chrétien retentissaient du milieu de cet appareil forcené Ce même jour, à Orbe, l'arrêté fut publié dans la ville, au son de quatre tambours 1 Des scènes semblables se reproduisirent sur beaucoup d'autres points de notre canton a. On a peine à comprendre
1 Lettre de Juvet au conseil d'état, 11 mai 1824.
2 Des syndics s'appropriaient l'honneur de faire eux-mêmes l'office de héraults en lisant l'arrêté en public. Un des pasteurs dont un journal vaudois exaltaitle zèle éclairé et sans fanatisme, donnait, avant sa prédication, l'arrêté du conseil d'état à une de ses paroissiennes fidèle à l'Evangile, en lui disant avec sarcasme : Lisez cela avant votre dévotion ! Ce même pasteur, en face de ses paroissiens, donnait son approbation aux charivaris. (Lettre de Juvet, id.)