CHAPITRE XIV
des intentions. Mais qu'il entende quelque propos religieux, qu'il voie une Bible ouverte sur la table, la réunion lui devient suspecte ; il prête une oreille attentive ; voilà ce magistrat qui a été probablement jusqu'ici un simple cultivateur, le voilà transformé tout à coup en docteur de théologie ; et s'il croit entendre quelque doctrine mal-sonnante, s'il ne juge pas que l'on interprète les épîtres de St. Paul d'une manière satisfaisante à son gré ou au gré du gouvernement, le maître de la maison et les amis qu'il a réunis chez lui deviennent coupables d'un délit, et se voient traduits devant un tribunal correctionnel. De tels articles, exécutés à la rigueur, seraient la plus oppressive des inquisitions; inquisition d'autant plus funeste qu'elle prétendrait agir au nom de la raison et de la modération. »
Sans s'occuper plus longtemps de l'arrêté en lui-même, M. de Staël examine ensuite quel peut en avoir été le motif, et il passe en revue les faits allégués dans la circulaire du 46 janvier. « Prenons-les, dit-il, tels qu'on les présente, sans chercher même à en contester l'authenticité, quoique le témoignage d'hommes dignes de foi pût aisément leur servir de réponse, et voyons s'ils offrent l'ombre d'un prétexte à la mesure injuste que nous combattons. » M. de Staël n'a pas de peine à montrer que les faits allégués par le gouvernement n'étaient pas suffisants pour provoquer l'arrêté. Plût à Dieu, s'écrie-t-il à ce sujet, que le gouvernement eut tenu la balance de la justice d'une main plus impartiale! Après avoir rappelé les scènes de désordres et les violences dont nous avons parlé nous-même, il poursuit en ces termes: « Les auteurs de ces désordres ont-ils été livrés . aux tribunaux? Nullement 1 . . . Les perturbateurs restent impunis, mais l'on sévit contre les victimes parce que ce sont, nous dit on, les opinions nouvelles qui ont été l'occasion du désordre. Raisonnement bizarre l. . . Mais que pouvait faire le conseil d'état? .. . La majorité de la population du canton de Vaud est fortement prononcée contre les opinions nouvelles; la
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force publique est composée d'hommes qui appartiennent à cette majorité, et qui probablement ne se seraient pas prêtés, ou ne se seraient prêtés qu'à regret à protéger les mômiers contre les insultes delà population... C'est-à-dire, en d'autres termes, que le gouvernement n'étant pas assez fort pour garantir la minorité des violences du grand nombre, il a dû se joindre au grand nombre pour accabler la minorité. » On invoque l' exclusisme des mômiers, leur intolérance; M. de Staël réplique, avec raison, qu'il n'y aurait ainsi aucun acte de tyrannie qu'on ne pût justifier. Et « quant au reproche d'intolérance adressé à une minorité opprimée, il semble, en vérité, renfermer une amère dérision... On la punit, non des torts qu'elle a eus, mais de ceux qu'elle pourrait avoir un jour! ! » Quelle injustice et quelle absurdité!
L'argumentation parfaitement logique et irréfutable des Archives du christianisme nous dispense de refaire nous-même la critique de l'arrêté et des circulaires des 15, 16 et 17 janvier. Et qu'on ne croie pas, cependant, que l'auteur des articles dont nous avons extrait une faible portion soit tellement sympathique aux victimes de l'arbitraire gouvernemental dans le canton de Vaud, qu'il en perde la capacité d'être impartial à leur égard. Nullement! M. de Staël, en parlant du zèle des jeunes ministres évangéliques, présente cette critique qui n'a rien d'exagéré . <( Ce zèle, on doit le dire, s'il a toujours été sincère, n'a pas toujours été éclairé, prudent et charitable; il n'a pas toujours été exempt de ce besoin de braver la persécution qui est le faible des âmes généreuses. » Il est vrai qu'il ajoute tout aussitôt : « Partout où s'est étendue son influence, on a vu la piété, longtemps assoupie, se réveiller et produire des mœurs plus pures et une conduite plus régulière; » ce qui était parfaitement exact.