CHAPITRE XIV
Néanmoins l'éloge n'annule pas la critique, et la critique en garantissant l'impartialité, rend l'argumentation encore plus concluante. Que, du reste, les jeunes ministres, en vue desquels l'arrêté du 15 janvier fut essentiellement promulgué, n'aient pas eu toujours une prudence consommée, une charité et une patience à toute épreuve, une vue parfaitement nette de leur situation ou de ce que le Seigneur attendait d'eux à tel moment donné, assurément, il n'y aurait rien là qui dût nous surprendre, pour peu que nous tenions compte de la faiblesse humaine, même chez le chrétien le plus avancé et le plus affermi et surtout pour peu que nous tenions compte des circonstances au sein desquelles ces jeunes ministres avaient à faire preuve de tact, de prudence, de sagesse, de charité. Nous ne mettons pas en doute qu'appelés à déposer sur eux-mêmes, ils ne le fissent dans les termes les plus humbles1.
L'auteur de la lettre que nous citons en note, M. F. Olivier, reconnaît implicitement qu'il pouvait y avoir eu quelque précipitation dans les démarches des fondateurs de la dissidence; quelque chose de fiévreux dans leur activité antérieure, quelque absolutisme dans leurs jugements. Nous ne pensons cependant pas que cela ait influé réellement, ni d'une manière sensible, sur les événements eux-mêmes qui se seraient toujours accomplis, un peu plus tôt ou un peu plus tard, et qui étaient amenés graduellement et inévitablement par tout un état de choses antérieur qu'il n'était au pouvoir de personne d'améliorer sans secousse. Néanmoins, les déclarations de M. Olivier sont un
1 Voici, du moins, ce que le seul d'entre eux qui survive à cette heure (15 octobre 1870), nous écrivait en date du 14 février 1866 en nous faisant passer le Recueil des pièces officielles auquel nous avons fait de si abondants et de si précieux emprunts. « Vous pourrez constater dans nos démarches d'alors bien des infirmités; et, pour ma part, je déclare que si tout cela était à refaire, j'agirais fort différemment à plusieurs égards. Aussi vous serais-je obligé, monsieur, si vous publiez quelque chose sur ce sujet, d'introduire quelque part dans votre écrit, si vous n'y voyez aucun inconvénient, la déclaration que je fais ici, tout en maintenant mes principes de dissidence. »
350 livre m.
témoignage en faveur de la sincérité et de la droiture qui animaient ses collègues et lui-même; témoignage que tous les hommes à convictions fortes apprécieront hautement1.
1 Nous insérons ici, à titre de curiosité, la pièce suivante, évidemment controuvée. Elle avait été remise au colonel de la Harpe (Louis), fils d'un pasteur de Rolle et qui avait servi à l'étranger, homme sérieux et droit, afin qu'il la fît connaître au gouvernement. Celte pièce n'était nullement l'ouvrage de ceux qu'on appelait mômiers, mais plutôt une satire des procédés de l'autorité à leur égard.
« Lausanne, Rolle et La Sarraz, le 27 janvier 1824.
« Réponse des prétendus mômiers au gouvernement du canton de Vaud. » Citoyens !
» Lorsque l'état avait une religion, nous suivions et nous professions la religion de l'état. Maintenant qu'il n'en a plus, ou plutôt depuis qu'il a révolutionnairement abjuré le vrai Dieu et ses lois, pour sacrifier aux idoles du paganisme, la liberté et l'égalité, nous nous sommes considérés comme dispensés de devenir parjures pour lui plaire puisque, comme vous le dites fort bien vous-mêmes, le conseil d'état ne peut avoir aucun droit de se mêler des opinions individuelles en matière de religion, ni de gêner la liberté de la pensée. En conséquence nous avons conservé la religion de nos pères, celle dans laquelle nous avons été élevés, celle de notre bon et ancien gouvernement, qui sera à jamais regretté des honnêtes gens.
» Nous avons une foi implicite en Dieu, en Jésus-Christ son fils et au Saint-Esprit; nous suivons la doctrine qui nous est enseignée dans l'Evangile et rien de plus.
» Mais quelle est donc maintenant votre religion, citoyens, ou la religion de l'état? c'est le vol, l'injustice, la rapine, le brigandage.
» L'Evangile dit : Rendez à César ce qui est à César. Vous avez dépouillé César et vous vous êtes enrichis de sa dépouille.
» La loi de Dieu dit : tu ne tueras point. Vous avez égorgé vos frères du Valais et des petits cantons, pour les forcer à échanger leur vraie et pure liberté contre la prostituée au bonnet rouge.
» L'Evangile vous commandait d'obéir aux autorités qui viennent de Dieu, vous avez appelé l'étranger pour déchirer le sein de votre patrie, et pour renverser ces autorités qui venaient de Dieu.
» La loi dit : tu ne déroberas point, et vous avez volé votre légitime souverain, et tous les particuliers; vous vous êtes saisis de vive force des propriétés d'autrui, des unes sans indemnités, des autres en fixant vous-mêmes un prix arbitraire fort audessous de leur valeur, et en forçant de l'accepter. Et qu'avez-vous fait de ces dépouilles ? les avez-vous versées dans le trésor public, pour le soutien de l'état et le soulagement du peuple? Non! elles ont été employées à payer vos satellites et à affermir votre autorité.