CHAPITRE I
Autant que nous pouvons en juger d'après le langage des orateurs qui se firent entendre dans cette séance, le sentiment général était plutôt favorable à la liberté des cultes. Il est vrai que le parti ultra-unitaire, sacrifiant toute liberté individuelle à une centralisation effrénée, demandait ouvertement, par l'organe de Bodmer, que de même que l'on possédait déjà une république une et indivisible , il y eût en Helvétie une religion une et indivisible. Mais de pareilles extravagances ne semblent pas avoir trouvé d'écho au sein des autorités supérieures de l'Helvétie.
Une discussion toute pareille à celle que nous venons d'analyser brièvement eut lieu, peu de temps après, dans le grand conseil helvétique1. Un député, Wursch, proposait ceci : « L'état ne se mêle en rien des affaires de la religion ; chacune des deux religions, la catholique et la réformée, est assurée de l'exercice libre de son culte d'après ses principes et ses usages, et elle ne sera gênée en aucune manière tant qu'elle ne troublera pas le repos public. Chaque secte soignera ses affaires particulières et aura la police sur les siens en matière d'église ou de religion. » Voilà qui aurait été de l'américanisme pur, si, par une regrettable inconséquence, cet article, si libéral du reste, n'avait été accompagné d'une loi sur le sacrilège. —Néanmoins, il faut tenir un compte sérieux de vues aussi franches, aussi avancées sur la liberté religieuse et sur les vrais rapports qui devraient exister entre la religion et la politique. Les idées de ce genre énoncées et défendues dans les conseils, rencontraient certainement dans la nation quelque sympathie. Les catholiques euxmêmes, assez peu libéraux d'ordinaire sur ce chapitre-là, ne laissaient pas que d'exprimer parfois des opinions dignes d'être remarquées. C'est ainsi qu'un ecclésiastique fribourgeois, le curé Fracheboud, de Villaz-St. Pierre, adressa à cette époque au grand conseil plusieurs lettres empreintes d'un esprit très large et libéral.
* Séance du 10 mars.
Le 14 mars 1801, le conseil législatif entendit un rapport sur une pétition des cinq classes du clergé du ci-devant pays de Vaud. Cette pétition touchait à deux points très distincts ; le premier, relatif au paiement des pensions des ministres, fut soumis par le conseil législatif aux délibérations du comité des finances ; le second concernait la religion Les pasteurs du Léman demandaient ceci : « Que le corps législatif se prononce de manière à ne laisser plus aucun doute sur la protection qu'il accorde aux deux cultes chrétiens de PHelvétie. » Les registres de la classe de Lausanne et Vevey nous apprennent que le mémoire qui servît de base ou de texte à la pétition des cinq classes, avait pour auteur le doyen Ch. Bugnion, et que, sur l'initiative de celui-ci, toute la classe, après avoir entendu la lecture du mémoire, se leva comme un seul homme pour en confirmer la déclaration finale que les pasteurs resteraient inviolablement attachés à leurs fonctions autant que leur santé, leurs forces et leurs devoirs de pères de famille le leur permettraient.
Le rapport de la commission du conseil législatif renferme, sur cette pétition du clergé vaudois, des considérations vraiment remarquables. « La religion, y est-il dit, dans sa pureté, sa sainteté, sa majesté, n'a besoin d'aucune protection quelconque... Elle est absolument indépendante de toute forme et institution politique.. Christ a voulu être le fondateur d'une religion morale et non pas celui d'une religion politique, et ce sont son esprit et ses principes qui ont séparé la religion de la politique. » — Se fondant sur ces considérations et d'autres semblables, la commission engageait le conseil à ne pas répondre à l'invitation qui lui avait été faite plusieurs mois auparavant, de déclarer que la religion chrétienne était la seule religion nationale de l'Helvétie. — « Bien loin, disait-elle, d'honorer la religion par une semblable déclaration, ce serait bien plutôt chercher à la flétrir. . . Vous ne déclarerez pas davantage, citoyens législateurs, que la religion helvétique sera protégée comme du passé. Une telle