CHAPITRE XVII
cette commune, il serait très imprudent à moi de me mettre à sa merci en me mettant seul en chemin pour m'en aller. C'est pourquoi je requiers de vous, à cet effet, monsieur le syndic, que vous me donniez sûreté contre les ressortissants de cette commune. « Agréez mes salutations respectueuses.
« H. Juvet, ministre du saint Evangile. »
J'attends au moins quatre heures la réponse de M. le syndic, et voyant la nuit approcher, je pense que, lors même qu'il m'accorderait ma demande, je ferais bien de renvoyer mon départ au lendemain. Sur cela M. le juge de paix arrive et me fait demander à la chambre de commune. La municipalité s'y rassemble aussi. M. le juge désire que je me retire. Je lui dis que c'était mon intention de le faire ce jour-là même, et que je serais déjà parti si M. le syndic n'avait pas conduit les choses de cette manière. Il est question de la demande que j'avais faite à M. le syndic. M. le juge y consent. Vu l'approche de la nuit, je propose de renvoyer mon départ au lendemain. La municipalité s'agite et veut que je m'en aille de suite. M. le juge m'y invite, ajoutant que ces messieurs nommeront, pour me conduire, quelqu'un à qui ils donneront quelque chose. Mais lorsque M. le syndic et quelques membres de la municipalité entendent parler d'argent pour ma sauvegarde, ils repoussent la proposition de M. le juge avec rage et avec cris. M. le syndic et M. le juge m'assurent alors qu'il ne m'arrivera rien, qu'ils feront régner l'ordre; ils m'en donnent leur parole.
Pendant cette discussion, M. le juge de paix m'ayant demandé où je voulais aller au sortir de Montricher, M. le syndic et un municipal sortirent un moment pour concerter le moyen de prévenir à L'Isle de mon arrivée.
Je pars, deux de mes amis m'accompagnent ; mais la protection dont on vient de m'assurer demeure sans effet. Quoique M. le juge de paix, M. le syndic et la municipalité fussent réunis comme on vient de le voir, les attroupements se forment sans opposition, nous chargent d'outrages et nous poursuivent; on entend ce cri: «Allons-nous aider!» Passant à côté de bûcherons éloignés d'environ 'cinquante pas du chemin, nous sommes insultés aussitôt que reconnus. Ils expriment, en blasphémant, leur grand regret de n'avoir pas une carabine à deux coups pour nous tuer. L'irritation de l'un deux allant en croissant, le pousse à courir sur L'Isle en me menaçant et me disant qu'il me trouverait assez. Quelques moments après, mes amis me quittent et s'en retournent par un autre
chemin, précaution qui leur évite les mauvais traitements de ceux qui les attendent pour cela. Néanmoins l'un deux, Louis Morel. est saisi le lendemain, à la laiterie, et l'on veut le jeter au feu. Continuant mon chemin tout seul, je m'aperçois bientôt que je suis poursuivi. Le jour baissant rapidement et ne me permettant plus de reconnaître les gens à quelque distance, je hâte mon pas, et, soutenant ainsi mon éloignement d'eux, je puis, à l'aide du Seigneur, gagner L'Isle sans être atteint.
Mais dès que je suis arrivé chez Gabriel Wagnon et que j'ai changé de linge, — car je viens d'être comme un scélérat hors de la loi, sur qui chacun a droit de se jeter, — le municipal Guignard, accompagné de quelques personnes, vient me dire que je n'ai pas le droit de venir à L'Isle, que je ne puis pas sortir de Lausanne, et que je dois m'en aller. Je lui observe qu'il est dans l'erreur. Il se retire avec sa suite. Quelques moments après arrive l'huissier municipal. Ne trouvant personne que ceux de la maison, ce qu'il parut regretter, il répéta plusieurs fois cette phrase : Vous êtes bien tranquille, et il me communiqua l'ordre suivant du syndic, qu'il veut me reprendre après que j'en ai fait lecture.
« Du 12 avril 1824.
« Le syndic de la commune de L'Isle donne ordre à M. Juvet, actuellement chez Gabriel Wagnon, de sortir de suite de cette commune. Il sera accompagné du sergent municipal jusque hors du village. A ce défaut il sera suivi contre lui par la force.
« François-Louis Guyaz, syndic. »
Je dis à l'huissier que je ne puis pas me soumettre à cet ordre. Il ajoute qu'on emploiera la force et se retire. Gabriel Wagnon me dit alors : « Au moins vous êtes chez moi, vous ne sortirez pas. » Assez longtemps après, nous entendons ouvrir la porte de Gabriel Wagnon. Il sort à la cuisine. C'était le municipal Guignard, des soldats en armes et en uniforme et des bourgeois, en tout environ trente personnes, qui demandent à Wagnon que je leur sois livré. Il le leur refuse et leur déclare, mais en vain, qu'il répond pour moi et que je passerai la nuit sous son toit. Ils ne veulent rien écouter, font violence à Wagnon, le heurtent et le collettent; ils battent sa femme qui veut secourir son mari, la renversent et la blessent à la main. Je les entends demander avec cris un maillet pour enfoncer la porte. Tous ne pouvant être à la porte, il y en a qui veulent pénétrer par la fenêtre et font sauter le contrevent. Voyant alors que décidément Wagnon ne gagnait rien avec de