‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de VaudChapitre 217 sur 243 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

pareils assaillants, qu'il allait être foulé aux pieds, son domicile forcé de toutes parts et livré au pillage, je m'offre à eux, et à peine ai-je ouvert la porte, que je suis saisi au collet et traîné par le municipal Guignard, par Pierre Gruaz et livré aux soldats. L'un d'eux, pâle et intimidé, était excité par le municipal Guignard, qui leur commandait à tous de me piquer de la baïonnette et de me frapper de la crosse si je refusais d'obéir. Jacob Gruaz, l'un des agresseurs, était armé d'un trident.

Entouré de soldats et de cette troupe, je suis conduit par eux comme un criminel dans la prison du cercle. Chemin faisant, on ne cesse de me faire les plus dégoûtantes insultes et de prononcer d'affreux blasphèmes. On aurait pu me mettre dans la chambre d'arrêt; mais c'était trop honorable pour un ministre de Christ. La prison des gueux convenait mieux à un ministre de Celui qui fut mis au rang des malfaiteurs , et j'y fus sous les verrous pendant environ quinze heures, depuis les neuf heures et demie de l'après-midi du 12 jusqu'au 13, environ à midi.

Quoique la nuit fût froide et orageuse , ils me la firent passer dans cette prison où il n'y avait ni fenêtre ni lit. Pour tout meuble j'eus une mauvaise chaise, et, pour me coucher, un peu de paille toute menuisce et fort dégoûtante, répandue dans la prison comme dans une étable. Je demandai à l'aubergiste s'il pouvait me donner un duvet. Alors l'huissier municipal, qui faisait l'office de geôlier, m'apporta deux mauvaises couvertures à l'usage des prisonniers, et pour que je n'eusse pas le temps de les arranger à la lumière, il ferma promptement ma prison; en disant en son patois : « Qu'il s'arrange; » et des malédictions. Demiheure environ après qu'on m'eut enfermé, Gabriel Wagnon et Jacques Magnin, qui travaillait chez lui, m'apportent des couvertures. Ils trouvèrent près de la grille de ma prison, qui donne sur le chemin, un garde un sabre à la main, qui se sauve à leur approche, sans qu'ils lui aient dit une seule parole. A la faveur de sa retraite et d'une échelle, ces tendres amis me tendent des couvertures et une cruche remplie d'eau chaude. Mais à l'instant même surviennent plusieurs gardes qui les poursuivent avec menaces et les accusent d'avoir voulu forcer les barreaux avec des leviers. Fâché des soins que l'on vient de me donner, l'huissier municipal vient visiter mon réduit, voit une couverture dont l'obscurité m'avait empêché de faire encore usage, et malgré que je le prie de me la laisser, il l'emporte en disant que je n'en avais pas besoin. Au milieu de la nuit, il introduit dans ma prison, pour m'insulter, quelques hommes qu'il me dit venir de Montricher ; après m'avoir outragé, ils se retirent.

Le matin venu, Jeannette Wagnon et Marguerite Bernard me tendent à déjeûner par la grille. M. l'assesseur de paix Wagnon, qui fait tomber Marguerite Bernard du milieu de l'échelle, la frappe a coups de pieds et de bâton, la couvre d'injures; Jeannette Wagnon en reçoit les mêmes traitements. Ces mêmes personnes, voulant me donner à dîner, en sont empêchées à la grille et on leur refuse ma porte. Elles sont de nouveau battues; le municipal Guignard et l'assesseur Wagnon les menacent de la prison à cause des soins qu'elles veulent me donner , et on leur jette à la figure le plat et la nourriture qu'elles m'apportent. Je suis outragé toute la matinée; on jette quantité de pierres à la grille; les enfants y dressent une échelle pour m'insulter déplus près. Maintenant il n'y a plus ni garde, ni municipal, ni assesseur de paix pour empêcher ces vexations. Un municipal dit seulement avec aménité aux enfants de ne pas jeter des pierres, mais il ajoute : Mais dites-lui en seulement; puis des malédictions.

Un club de vrais meurtriers se forme près de ma grille. Parmi ceux qui parlent et qu'on écoute, il y a l'assesseur Wagnon et M. Mandrot. C'était à qui pouvait imaginer les traitements les plus infâmes contre les chrétiens; l'assesseur de paix Wagnon dit qu'on est beaucoup trop tolérant, qu'il l'avait assez dit au syndic, qu'il faudrait nous livrer à la populace et nous exterminer tous. M. Mandrot, qui a été à la maison de force par jugement du tribunal , opine pour qu'on brûle du soufre dans ma prison afin d'en purifier l'air.

Il serait honteux de rapporter ce qui fut vomi d'injures atroces, de propos révolutionnaires, de malédictions et de blasphèmes les plus scandaleux. A l'ouïe de toutes ces abominations, il semblait que petits et grands, magistrats et peuple, eussent réuni leurs bouches pour former un abîme d'où sortait avec impétuosité, comme de sa source, un noir torrent de toute espèce de pourriture.

Livré ainsi et frappé comme si je fusse un malfaiteur, un larron, un meurtrier, quoiqu'au tribunal des hommes je sois pleinement à l'abri de pareilles accusations, je dus voir que je souffrais comme chrétien, uniquement à cause du témoignage que j'ai rendu et que je rends à l'Evangile, à la vérité du Dieu fort et vivant. Et comme notre Maître et Sauveur nous dit que si on l'a persécuté l'on en fera de même à ses disciples, je ne fus pas surpris de voir la haine des pharisiens et des sadducéens de nos jours se manifester de la même manière qu'aux joui*s de Jésus. Comme ce bien-aimé Sauveur, ne puis-je pas leur dire maintenant qu'ils sont sortis avec des épées et des bâtons comme après un brigand

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