CHAPITRE XVII
pour me prendre ? (Math. XXVI, 55.) La Parole du Seigneur est vraie ; tout s'accomplit, et il s'est montré plein de tendresse envers les siens lorsqu'il nous a tout prédit, afin que nous ne fussions pas surmontés par le mal. Il nous a donné l'exemple et nous dit : Si le monde vous liait^ sachez que f en ai été haï avant vous. Mais ayez bon courage, fai vaincu le monde.
Le 13, environ à midi, l'huissier municipal vient me dire que le juge de paix m'appelle à son audience. J'y parais en présence du syndic et de l'assesseur Wagnon. M. le juge de paix me dit qu'on m'a trouvé dans une assemblée, que j'ai causé du trouble dans le village, qu'il n'a pas d'ordre à me donner, mais qu'il me conseille de me retirer. Je niai et je nie devant Dieu le fait de l'assemblée dans laquelle on dit m'avoir trouvé ; et par la grâce de Dieu je puis prouver avec la dernière évidence que cette accusation ne peut subsister que par l'imposture. On voit plus haut que je dus, contre mon droit et mon désir, quitter Montricher à la nuit, et il y avait à peine une heure que j'étais sorti de ce lieu lorsqu'on vint pour m'expulser de chez Gabriel Wagnon. Si maintenant on déduit de ce temps celui qu'a dû me prendre la distance de Montricher à L'Isle, c'est-à-dire environ trois quarts de lieue, par de mauvais chemins; si l'on m'accorde un instant pour saluer les amis qui me reçoivent, pour me rafraîchir, que reste-t-il pour tenir une assemblée? Et encore qui dit assemblée dit réunion de personnes, et ici c'eût été pour m'entendre; or on ignorait encore mon arrivée; ainsi pour prouver que je n'eus point d'assemblée, il suffit de dire que je n'ai pas vu, avant mon incarcération, les personnes qui auraient pu la composer. J'ai dû quitter L'Isle sans avoir eu la liberté de voir chez eux aucun de mes amis. Il ne m'a pas même été accordé de rentrer chez Gabriel Wagnon pour prendre mes effets.
Quant au conseil que M. le juge me donna de me retirer, je lui dis que c'était mon intention, mais que pour cela il fallait que j'eusse ma liberté. 11 me la donne et dit que je ferais bien de partir de suite sans rentrer chez personne. Ma réponse fut que je le ferais volontiers, mais que je devais retourner prendre mes effets chez Gabriel Wagnon. M. le juge y consent, sauf l'agrément du syndic et de l'assesseur qui était présent. Celui-ci me le refuse, ajoutaut qu'il faut me faire éconduire de suite hors du village. Je prie qu'on veuille donc bien me faire chercher mes effets. Je me change à la maison de commune et je pars de suite. Seulement je fais demander le père Henri Bernard pour m'accompagner, et je l'attends dans la place publique où je fus fort tranquille, malgré le
peuple qui était rassemblé de toutes parts. Et ce calme fut opéré dans ce moment-là même par la seule présence de M. le juge. Il y eut bien dans une autre partie du village, fort loin du juge de paix, deux pierres jetées, dont l'une atteignit fortement une de nos sœurs en la foi Marianne Moser, l'autre effleura la tête de son enfant qu'elle avait au bras.
Jeannette Wagnon et Marguerite Bernard étant allées réclamer les couvertures qu'on m'avait apportées à la prison, le geôlier a répondu que la dépouille du criminel appartenait au bourreau, et il a refusé de les donner.
Maintenant, très honorés messieurs, permettez-moi de faire quelques réflexions sur ce que je viens de vous exposer, et de vous demander justice.
Je me serais adressé premièrement aux autorités du cercle où cette scène a eu lieu, si elles n'étaient pas elles-mêmes plus ou moins impliquées dans cette affaire.
Puisque le premier et le plus précieux de mes droits attachés à ma qualité de citoyen vaudois, libre, c'est ma liberté, la faculté que la loi me donne d'aller où je trouve à propos dans notre canton, et d'y être, soit comme domicilié, soit momentanément, en toute sûreté et en toute paix, sous l'égide des lois; puisqu'il en est ainsi, la municipalité de Montricher a donc méprisé la loi et a grandement dérogé à mes droits, lorsqu'elle m'a arraché de la demeure où j'avais été convié et reçu par l'amitié, et qu'elle m'a repoussé de son ressort comme un étranger et un malfaiteur ; quoiqu'il lui soit impossible de ne pas convenir que, pendant le séjour que j'ai fait sous ses yeux, je me sois conduit selon la justice et en toute honnêteté.
La municipalité de L'Isle a commis la même injustice, lorsqu'elle m'a fait traîner en prison par des soldats et par quiconque a voulu y prêter la main.
Mais si ces deux autorités sont coupables de la violation de ma liberté civile, elles n'ont pas moins failli dans la forme quand elles ont sévi contre moi.
A Montricher, lors même que j'aurais été réellement répréhensible en quelque chose, la municipalité devait-elle, comme si l'inquisition était établie dans ce canton, m'arrêter, comme elle l'a fait, dans une visite de cinq minutes, et m'interpeller en public ?
Devait-elle établir un corps de garde dans la maison de mes amis pendant le temps que j'y logerais encore?