CHAPITRE XVII
affirma n'avoir point été saisi dans une de ces assemblées déclarées illicites par l'arrêté, ni à l'occasion d'aucune assemblée qui eût été convoquée par lui. Le traitement qu'il avait subi constituait donc purement et simplement une série d'actes arbitraires, iniques et atroces. Ses réclamations étaient ainsi de toutes manières légitimes. Mais il était écrit qu'il n'y aurait plus, pour les victimes des fureurs populaires, aucune justice à attendre et qu'elles seraient considérées, par le pouvoir luimême, comme mises hors la loi.
Quelle fut, en effet, la réponse du conseil d'état au mémoire d'Henri Juvet? Le conseil lui fit écrire, en date du 1er mai, par M. J. De Molin, juge de paix du cercle de Lausanne, que tout en improuvant hautement son arrestation illégale ainsi que les désordres qui en avaient été la suite, il avait pris les précautions nécessaires pour que de pareils abus ne se renouvelassent pas. Au surplus, le conseil d'état réitérait à Juvet, et jusqu'à nouvel ordre, la défense expresse de se rendre dans la paroisse de l'islel Voilà, au fond, en quoi consistaient les précautions prises par le gouvernement. Il faut avouer qu'elles étaient d'une simplicité rare et qu'elles n'avaient pas dû coûter beaucoup de travail à l'autorité. Le seul châtiment imposé à des magistrats qui avaient failli à leur mandat, était donc de les empêcher de tuer leur victime, en soustrayant celle-ci à leurs coups. Mais comme cette tactique du conseil d'état n'aurait eu d'autre résultat que de couvrir une iniquité par un déni de justice, Juvet ne voulut point, en ce qui le concernait, accepter ce verdict, et, à la date du 11 mai, il envoya, de Saint-Loup, une protestation motivée à l'autorité supérieure.
Au premier coup-d'œil jeté sur la lettre du juge de paix, Juvet s'était réjoui à la pensée que l'oppression allait cesser et que lui, en particulier, serait remis au large dans la libre jouis sance de ses droits civils. Aussi avait-il été très surpris de voir la défense contenue dans la lettre du juge de paix. L'arrêté du
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conseil d'état, disait-il, renferme une contradiction. Cette autorité improuve la persécution et elle frappe le persécuté! Il n'y aura donc plus de sûreté pour lui nulle part dans le canton ! Ici Juvet rappelle plusieurs des faits qui ont accompagné la promulgation de l'arrêté du 45 janvier et que nous avons mentionnés nous-même. « Ainsi, continue-t-il, très honorés messieurs , votre arrêté marquera dans l'histoire de l'église de Christ, une époque où cette bien-aimée de l'Eternel aura été affligée par les fils des hommes dans le canton de Vaud, car quels maux cette démarche n'a-t-elle pas traînés à sa suite! Vous savez qu'à Lausanne, sous vos yeux, nous avions été parfaitement tranquilles jusqu'alors. Orbe, Yverdon, Moudon, La Sarraz, Aubonne, Montricher, L'Isle, Mont-la-Ville, Cuarnens et bien d'autres lieux, sont également témoins d'oeuvres qu'on ne s'était jamais permises jusqu'à ce moment et qui seraient même à la honte de l'inquisition la plus ténébreuse. Il y a eu des violations de domicile, des illégalités en tous genres, des assassinats. Et de moment en moment se grossit le catalogue de ces abominations, qui feront qu'un jour, pour retracer l'histoire de l'époque où nous sommes, il faudra prendre les couleurs réservées pour les temps d'intolérance et de barbarie. » En terminant, Juvet déclare qu'il ne se considère en aucune façon comme lié par la défense qui lui est faite par le conseil d'état de se rendre à L'Isle, à moins que le conseil d'état ne lui prouve le droit qu'il a de lui faire cette défense. Cette mesure serait oppressive et arbitraire.
Nous ignorons si le conseil d'état fit à Juvet la réponse que ce dernier attendait ; ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il ne songea nullement à lui rendre justice
1 En sortant de sa prison de l'Isle, Juvet, accompagné d'un bon vieux qui n'avait pas voulu le laisser seul, s'était rendu à Gollion et était venu, à la tombée de la nuit, frapper à la porte de son ami F. Dumont, alors sufïragant du pasteur de Grancy. Ses vêtements étaient en désordre, et Mme Dumont dut lui recoudre les boutons de son gilet et de son habit. Il était si épuisé d'émotions et de privations, qu'il n'entendit