CHAPITRE XIX
l'autorité civile a été, malheureusement, trop considérable pour qu'on puisse la mettre en cloute, bien moins encore la nier! « Si M. Gurtat, au lieu de dédier sa première brochure aux autorités et de traiter d'avance les réunions religieuses d'illégales, avait protesté contre toute mesure intolérante, et usé de sa grande influence sur le conseil d'état en ce sens, nul doute que la trop fameuse loi n'aurait jamais paru... Les brochures contre les conventicules, en attaquant comme suspects et dangereux les actes d'un zèle religieux qui ne s'étaient offerts jusque-là à la conscience publique que comme les œuvres et les entreprises d'une piété digne de respect, avaient jeté les esprits dans une confusion et une incertitude déplorables. Il y eut dès lors lutte entre la conscience et les dispositions favorables à la religion qui caractérisent notre population, et les craintes qu'on lui avait malheureusement inspirées. Le mot de mômerie servit ainsi à désigner tout ce qui paraissait nouveau et en dehors des habitudes du laisser-aller national. Bientôt on l'appliqua à tout progrès, et aux choses terrestres comme aux célestes. De là, un grave préjudice apporté chez nous au développement de la civilisation, et l'accomplissement d'une espèce de prophétie que nous entendîmes sortir de la bouche d'un homme plus philosophe que chrétien, lors de l'apparition de la loi du 20 mai : Voilà de quoi nous faire rétrograder de cént ans 1 ! »
Après cela, il est facile de comprendre que le peuple, recevant de haut cette double inspiration, soit entré si résolument et si brutalement dans la voie de l'intolérance et de la persécution. Sans cela, et de lui-même, il n'eût probablement jamais bougé.
1 Bauty. Chrétien évangélique. 1865.
La loi du 20 mai ne fut cependant pas adoptée absolument sans protestation. Dans le sein du conseil d'état lui-même, le landammann Monod s'y opposa fortement. Il eut le courage d'être seul de son avis, et il montra ainsi à ses collègues la voie qu'ils auraient dû suivre. Dans le grand conseil, quatre hommes seulement se levèrent pour plaider la cause de la liberté et du droit. Ce furent, outre M. Monod que nous venons de nommer, le général F.-C. de Laharpe, M. Alphonse Nicole, de Trélex, ancien accusateur public, et un troisième qui, si nous ne nous trompons, était M. Ph. Secrétan, ancien directeur helvétique. Trois de ces courageux citoyens se placèrent, dans leurs discours, à un point de vue civil et politique. M. Nicole, lui, se plaça au point de vue chrétien. Mais la majorité était compacte, écrasante, et elle manifestait son irritation en faisant beaucoup de bruit avec les pieds pendant que M. Nicole parlait. A la votation, un petit nombre de mains, une trentaine, dit-on, se levèrent pour repousser la loi. Plusieurs membres du grand conseil s'étaient déjà retirés pour ne pas être présents à un acte qu'ils auraient condamné plus efficacement encore par un vote négatif1.
En dehors des conseils , les protestations contre la loi du 20 mai furent trop peu considérables. Les pasteurs évangéliques qui étaient demeurés dans l'église nationale étaient attristés, sans doute, mais au premier moment ils se turent, et ce ne fut que plus tard qu'ils élevèrent la voix en faveur de leurs frères persécutés. Le clergé, dans sa grande majorité, ne fit rien ; il
• L'un de ces hommes, duquel nous tenons ce fait, et qui fut conseiller d'état après 1830, M. H.-L. C...., d'Orbe, dit en passant à côté de l'auteur de l'exposé des motifs
de la loi, le grand conseiller M de Chavornay: « Je m'en vais; je ne veux pas
voter cette loi ; vous êtes des brigands! »