CHAPITRE II
premier, la chaire fut son triomphe, par la grande variété de talents qu'il sut y déployer, et qui laissa douter quel genre d'éloquence lui était le plus propre. Quand excellait-il? quand faisait-il sur nous les impressions les plus profondes? Etait-ce lorsque touchant, pathétique, ébranlant en nous par degrés les fibres les plus intimes de la sensibilité, il nous arrachait des soupirs ou des larmes? Ou bien, était-ce lorsque animé d'une sainte indignation, maniant le glaive de la parole, il combattait, il poursuivait, jusque dans leurs derniers retranchements, les incrédules, les vicieux et toute l'horrible bande des ennemis de Dieu V Ou bien était-ce lorsque, avec cette grâce et cette dignité répandue sur son visage, attachée à tous ses mouvements et à toute sa personne, avec cet organe sonore, brillant, musical, il nous transportait en imagination dans les demeures d'en-haut, nous introduisait dans rassemblée des bienheureux, nous faisait entendre leurs chants de triomphe, leurs concerts divins? Digne, beau, radieux messager des félicités célestes1.» — Les lignes que nous venons de transcrire ne sont, pensons-nous, que l'écho des jugements contemporains sur la prédication de Bugnion, mais si nous ouvrons le volume de Sermons sur divers textes de l'Ecriture sainte, publié après la mort de ce pasteur2, nous y trouverons une prédication travaillée avec soin, pleine de cœur et de sincérité, — mais singulièrement dénuée de nerf évangélique. Il ne nous paraît pas probable qu'une telle prédication ait pu apprendre à ceux qui l'entendaient à se connaître eux-mêmes, à sentir leur misère, pas plus qu'à saisir le salut par grâce3. — Elle devait laisser l'honnête pécheur assez satis-
' Le pasteur Fréd. Bugnion était né le 14 février 1747, et il mourut à Lausanne le 29 mai 1807. — Em. Chavannes était né le 12 novembre 1725 et il mourut le 9 septembre 1800. — Nous renvoyons pour les détails au discours cité de A. Pidou.
2 Paris, 1809.
5 Le sermon intitulé: L'assurance de l'homme intègre fait reposer cette assurance sur la propre justice.
fait de lui-même. Qu'une prédication de cette nature ait pu prêter à une certaine éloquence, nous n'en disconvenons pas, mais était-ce vraiment là l'idéal de l'éloquence sacrée?
Celle-ci ne devait pas se rencontrer davantage chez le ministre D. Levade, dans ce temps encore très infatué de Rousseau, qu'il cite, non-seulement dans les notes, mais jusque dans le texte de ses sermons. Il est vrai qu'en invoquant le témoignage du philosophe de Genève, Levade combat vivement les théories incrédules de Voltaire et des encyclopédistes alors dans toute leur vogue (1777). Mais l'influence de Rousseau en sentimentalisant la religion ne permettait pas à Levade lui-même de présenter la doctrine évangélique dans toute sa vigueur et sa puissance1.
Notre génération a pu connaître, dans le doyen Bridel, l'un des représentants les plus distingués du clergé vaudois, mais dont l'influence s'est plutôt fait sentir en dehors de l'église que dans l'église elle-même. Philippe Bridel, né en 1757, fut successivement pasteur à Bàle, à Château-d'Œx et en dernier lieu à Montreux, où il est mort en 1845. Il est envisagé, sinon comme le père, tout au moins comme le promoteur le plus ardent et le plus actif des recherches et des études historiques dans notre pays. Son Conservateur suisse donna, dans le temps, une vigoureuse impulsion à ce genre d'études et en fit entrevoir les nombreux attraits.
Mais qu'était Bridel envisagé comme orateur? Ecoutons sur
1 On possède de Levade un volume de Sermons prononcés dans les églises d'Amsterdam et de Lausanne (Lausanne 1791): Les cinq premiers sur l'incrédulité furent, au dire de l'auteur, jugés dangereux dans l'église où ils avaient été prêchés. Le sixième est l'apologie des cinq précédents. Ce sont de vraies dissertations philosophiques. Le dernier, sur le danger des insurrections, prononcé à Rolle le 17 octobre et à Lausanne le 7 novembre 1790, est un discours politique, dirigé contre les fêtes révolutionnaires de Rolle et d'Ouchy. (14 juillet 1790.) — Levade est ici tout Bernois et il exalte le régime de notre gracieux souverain. — Nous consacrerons plus loin un article spécial à Levade, envisagé comme professeur de théologie et fondateur de la société biblique. (1814.)