CHAPITRE H
à ouvrir les yeux sur les dangereuses conséquences des principes dits philosophiques. Les doctrines desséchantes et impies de l'encyclopédie avaient su trouver le chemin de nos vallées et les populations des rives du Léman en étaient infectées. C'était là, ce qu'avec son malin sourire, Voltaire se plaisait à constater. « Il y a plus de philosophie, disait-il, sur les bords de notre lac qu'en Sorbonne. » Le séjour de ce même Voltaire à Lausanne, celui de Rousseau dans les contrées voisines eurent de l'influence sur le clergé vaudois lui-même. On connaît la liai son de M. Polier, pasteur à Lausanne, avec le philosophe de Fernex et les bons mots que les articles fournis par le premier à l'encyclopédie, inspiraient au patriarche de l'incrédulité1.
L'impiété du XVIIIe siècle faisait donc des victimes dans le pays de Vaud et, tout en conservant dans sa doctrine générale et dans ses formes la religion de ses pères, notre peuple sacrifiait dans une mesure toujours plus grande au dieu du jour, à une incrédulité qui se cachait volontiers sous le voile du plus ridicule sentimentalisme. Aussi le pasteur Gonthier pouvait-il s'écrier en 1828 : « Songez donc à ce qu'était le monde il y a trente ans, et voyez ce qu'il est à l'heure où nous sommes... Que l'on rapproche la situation morale du monde telle qu elle apparaissait alors de celle qu'il offre de nos jours2 ! » L'année suivante, dans l'assemblée générale de la société de Bible, D. Levade, rappelait en ces termes l'état religieux de la fin du siècle précédent : « Le tableau qui se déroule à nos yeux est étonnant, pour ceux-là sur-
de régénération ne se trouve point dans ce cours de religion. La chose, telle que nous la comprenons de nos jours, y est-elle bien explicitement enseignée? Cependant le Réveil a accepté, comme marquée au bon coin, l'orthodoxie du doyen Réal. Un sermon prêché à Berne, le jour du jeûne de 1794, par cet homme distingué, est encore singulièrement dépouillé de ce qui fait la force et la saveur de l'Evangile. C'est de la morale élevée, mais ce n'est guère que cela. 1 Voir J. Olivier: Voltaire à Lausanne.
■ Discours lu à rassemblée générale de In société évarigélique de Nyon, le 12 novembre 1828.
tout qui ont vécu au XVIIIe siècle, de douloureux souvenir, où Ton faisait trophée de son irréligion et de l'adoption de doctrines dégradantes et désolantes , tandis que la génération présente accueille avec faveur les appuis religieux qu'on lui offre, etc.1.
En 1803, le pasteur Fréd. Monneron, dans ses Vues d'un cosmopolite, s'exprime de la manière suivante sur l'état religieux de notre canton : « L'impiété, sous toutes les formes, s'est élevée de nos jours contre toutes les maximes auxquelles le genre humain devait son repos; elle a disposé ses troupes en cohortes et a commandé à chacune d'entre elles d'anéantir de tout son pouvoir quelques-uns de ces principes, que le temps et le respect des peuples avaient consacrés. » Et l'auteur ajoute avec l'accent d'une profonde tristesse : « Les temples sont déserts, le culte chancelle, une piété presque éteinte ne soutient qu'à peine les églises mourantes. »
La révolution helvétique exerça donc une fâcheuse influence sur l'état de la religion et des mœurs dans le pays de Vaud. Cela ressort avec une grande évidence des plaintes nombreuses que font entendre soit les ecclésiastiques isolés, soit les classes elles-mêmes. Très peu de temps après la chute de la domination bernoise, des pasteurs avertissent l'assemblée représentative que la police religieuse, qui appartenait auparavant aux consistoires, ne se fait plus. Sous ce régime, l'irréligion, le mépris des choses saintes, semble n'avoir fait que grandir et s'accentuer de jour en jour davantage. C'est, du moins, ce que l'on peut inférer assez logiquement d'une adresse envoyée, le 5 février 1800, à la commission exécutive par le doyen et les pasteurs de la classe de Lausanne et Vevey. Les signataires prétendent que l'art. 6 de la constitution, qui garantissait la liberté des cultes, donnait lieu à d'étranges interprétations. Ils parlent ù'unprojet, ce semble, formé et trop bien suivi, de vouloir anéantir le christia-
Discours prononcé à l'assemblée générale de la société de Bible. 12 juin Î829.