CHAPITRE II
a quelque chose de remarquable dans ce langage noble, courageux et beau de la tristesse même dont il est empreint. Le clergé vaudois n'a malheureusement pas toujours eu cette décision et cette fermeté-là.
La question traitée par les classes dans leurs missives au pouvoir central paraît avoir ému et agité les esprits dans l'Helvétie tout entière. Les journaux du temps en font foi, et, à côté des plaintes du clergé, ils insèrent également dans leurs colonnes les adresses toutes semblables du conseil ecclésiastique de Berne sur l'état déplorable de la religion. En 4800, le jour du jeûne, trois sermons furent prêchés à Berne, et tous trois furent unanimes à parler de l'état malheureux de la Suisse. Ils excitèrent la colère des patriotes quand même, qui reprochèrent à ces discours mille exagérations1.
De tout ce qui précède, il résulte clairement que l'état religieux de notre patrie, pendant la durée du régime helvétique, fut singulièrement triste. Diverses causes contribuèrent à amener ce résultat. L'ébranlement qui se produisit dans les esprits par suite des changements politiques, anéantit des traditions et rompit des habitudes auxquelles on tenait beaucoup. Les troubles sans cesse renaissants, les luttes intestines, allumèrent les passions et leur fournirent des aliments qui en augmentèrent la violence. On se désaffectionna de la religion et des devoirs austères qu'elle impose : on chercha à se distraire et à s'étourdir
1 Deux ans après, en 1802, les mêmes plaintes se reproduisent. Le citoyen Polier ayant été remercié par le gouvernement helvétique de sa charge de préfet national du Léman, le doyen de la classe d'Orbe et Grandson (J.-L. Demiéville), en son nom et au nom du corps qu'il présidait, fait parvenir au magistrat congédié l'expression de leur gratitude « pour avoir courageusement soutenu les grands intérêts de la religion et entretenu le feu sacré au milieu des égarements où nous ont plongés les maximes désastreuses d'une fausse philosophie. » Le doyen, dans sa longue épîtreà la louange de Polier, a pourtant soin d'ajouter « qu'il espère qu'on n'en inférera aucune conséquence au digne magistrat (H. Monod) qui remplace le préfet remercié, dont le mérite est connu et sur lequel les pasteurs fondent des espérances qui les consolent. » Voir le Nouvelliste vaudois de 1802, N9 67, 20 août.
MOUVRM RELIG I. i
en se livrant aux préoccupations et aux agitations du siècle. La révolution politique devint ainsi l'occasion d'une réaction antireligieuse. Tous les instincts révolutionnaires du cœur humain se réveillèrent et l'on porta la sape, non-seulement sur des abus, mais encore sur les choses les plus respectables.
Du reste, on se tromperait si l'on s'imaginait que cet état de choses cessa avec le régime de la république helvétique, comme si l'avènement de ce régime en avait été la cause unique ou même principale. C'est bien plutôt là l'aspect que présente l'état religieux de notre pays jusqu'aux jours du réveil. « Le culte, disait Henri Monod, en 1808, est entièrement négligé; nos pasteurs nous doivent l'exemple des œuvres pour nous montrer qu'ils ont la foi, etc1. » Et l'honorable landammann cherche à raviver le culte et à repeupler les églises désertes2. Le langage des classes n'est pas moins précis et instructif et l'impression que nous font éprouver les révélations de cette nature ne peut être que fort pénible5. Toute cette période de notre histoire nationale nous
1 Ce mot-là sur les pasteurs est significatif.
* Le censeur, ou lettres d'un patriote vaudois à ses concitoyens. Lausanne, 1808.
r> Dans la troisième partie d'un sermon de consécration qu'il prêcha en 1812, le doyen Curtat s'exprimait ainsi sur l'état actuel de la religion et des mœurs dans le canton :
« Vous voulez paître le troupeau de Christ ; formez-vous donc une juste idée de ses besoins d'après les circonstances où il se trouve, et vous sentirez quel amour le plus vif pour le Seigneur est la disposition qu'elles exigent. L'état de son église n'est pas toujours le même ; elle a passé depuis son origine jusques à nos jours par diverses époques et par des épreuves dont aucune ne fut peut-être aussi étonnante que celle du siècle dernier. Il commença par des attaques sourdes contre la religion du Sauveur, à laquelle on a porté dans la suite des coups plus directs. La plupart de ceux qui composaient des livres ou qui avaient des prétentions à un plus haut degré de lumières, se faisaient une gloire d'insulter à l'Evangile. On a fini par faire une guerre ouverte à son divin auteur. En quelques lieux, on a fermé ses temples, démoli ses autels, aboli ses fêtes solennelles, on s'est hautement soulevé contre l'Eternel et contre son Oint, en disant : rompons ces liens, et jetons loin de nous ces cordes. Grâces à Dieu, ce nouveau siècle a ramené des temps de rafraîchissement pour le troupeau de Jésus-Christ ; cet orage effrayant s'est calmé ; on ne voit plus paraître une multitude d'ouvrages impies et licencieux qui lui faisaient la guerre. On otr prononcer le nom du Seigneur dans le séjour dessciences et des beaux-arts;