CHAPITRE II
Mais déjà en cette même année 4802, où M. Gonthier achevait la publication des Paroles de Huzaïm, il commençait, avec deux de ses amis, MM. Roux et Gautheron, la publication d'un ouvrage plus important et plus digne d'arrêter un moment notre attention. Nous voulons parler du recueil périodique intitulé : La voix de la religion ait XIX{ siècle, ou Examen des ouvrages religieux qui paraissent de nos jours1. Cette revue, comme on dirait de nos jours, était offerte par ses jeunes et pieux rédacteurs à tous les chrétiens sincèrement amis de la vérité et de la vertu! Elle avait pour but d'annoncer les ouvrages nouveaux que le zèle de la religion faisait éclore, de présenter une analyse de ces ouvrages, des citations de leurs plus beaux traits, en même temps qu'elle rendrait compte des diverses productions où la cause du christianisme était traitée d'une manière indirecte. Les événements récents de quelque importance pour la religion, les faits et les anecdotes de même nature ne devaient point être oubliés; la poésie sacrée, elle aussi, rencontrerait un accueil favorable dans les pages de la Voix de la religion2.
Les rédacteurs du nouveau journal, constatant que « les jours de la persécution contre le christianisme sont passés, et qu'on revient aux principes religieux, » promettent aux lecteurs que les besoins du moment leur amèneront une exposition fidèle de la science delà vertu et du bonheur. Vertu et bonheur! voilà des mots qui reparaissent souvent dans les pages de la Voix de la religion et qui marquent bien l'époque de cette publication. La vertu, tel est, en effet, le grand mot du XVIIIe siècle, le mot dont il a abusé et qui, accolé à celui d'amour des hommes; a été la devise de l'époque la moins vertueuse et la plus inhumaine. Les rédacteurs de la Voix de la religion, dans l'hommage sincère qu'ils rendent à l'Evangile, ne pouvaient que difficile-
' Lausanne, 1802-1803; 3 volumes.
* Avis du N° 8.
ment se soustraire à l'influence générale d'un temps qui sache vait à peine, non plus que rompre tout d'un coup avec un style quelque peu ampoulé et qui sentait très fort son XVIIIe siècle. Mais au moins, ce qu'il y avait de beau, d'élevé, de digne de tout éloge dans l'entreprise, sans précédent chez nous, de ces jeunes hommes, c'était leur amour et leur respect pour la religion, leur franche et courageuse proclamation des doctrines retenues par l'église vaudoise et leur largeur chrétienne. Celle-ci, à la vérité, provenait peut-être d'un peu de mysticisme et du besoin très grand de s'unir aux chrétiens de toutes les églises pour raffermir la religion ébranlée par les orages révolutionnaires. Il y avait là un signe des temps très intéressant.
Les ouvrages analysés dans la Voix de la religion sont choisis sans distinction de culte et avec une grande bienveillance. Le Génie du christianisme, de Châteaubriand, qui venait de paraître est, en particulier, l'objet d'une admiration aussi naïve que sincère, et l'analyse de ce livre étrange remplit le troisième volume de la Voix presque tout entier. Du reste, la plupart des ouvrages, dont il est rendu compte ici, appartiennent à la littérature religieuse catholique. Le concordat et la bulle de ratification y sont transcrits tout au long; un morceau idyllique intitulé : Le retour d'un curé dans son village, coudoie en passant un extrait des sermons prêchés par Ph. Bridel à l'occasion de l'incendie de Ghâteau-d'Œx. MM. Gonthier et ses amis accueillent tout ce qui, à leurs yeux, porte le cachet de la religion, et cela avec un désintéressement de parti qui fait honneur à leur besoin de fraternité chrétienne et à leur charité, si ce n'est dans la même mesure à leur esprit critique.
La Voix de la religion eut un retentissement assez considérable, et l'on dit même que, de France, il arriva à ses rédacteurs des propositions qui durent les surprendre bien fort. A l'un d'eux on offrait un canonicat, à un autre, si nous ne nous trom pons, une mitre d'évêque, etc.