CHAPITRE Ht
mœurs, contrairement à l'évangile, voulaient le sacrifice et non la miséricorde. Au fond, sous des apparences trompeuses, l'incrédulité germait dans les cœurs; la convoitise, après avoir conçu, n'attendait plus que le jour où elle pourrait enfanter; les mauvaises mœurs elles-mêmes se dissimulaient, se cachaient, ou attendaient l'heure de se montrer effrontément. Cette heure fut malheureusement celle d'un affranchissement politique impatiemment attendu par tout ce qu'il y avait de cœurs patriotiques dans le pays de Vaud. Ce n'est pas, assurément, qu'il y eût, au fond, aucune relation de nécessité entre l'émancipation de notre pays et lexplosion de mauvaises doctrines et de mauvaises mœurs, que les historiens du temps s'accordent à constater. Mais il arriva alors ce qui arrivera toujours dans des circonstances pareilles. La liberté qui est un des biens les plus précieux de l'homme et de la société ne se relève jamais, après une ère d'oppression, sans ouvrir inévitablement la porte à tous ces abus et à tous ces excès qui n'attendaient qu'une occasion pour éclater au grand jour. Mais c'est à la liberté à guérir les maux qu'elle cause. Quoiqu'il en soit, si l'ébranlement produit par l'émancipation du pays de Vaud laissa debout la religion et le culte chrétien , il renversa les consistoires, et, en vérité, nous ne saurions nous apitoyer beaucoup sur le sort de ces tribunaux, parce que nous ne croyons pas qu'ils fussent une condition de vie et de progrès spirituels et moraux pour notre peuple. Ce que nous en avons dit précédemment justifie, à nos yeux, cette manière de voir. En revanche, ce qui nous paraît réellement grave et digne d'attention, c'est l'état moral de notre peuple pendant la période de notre histoire que nous sommes en train d'étudier.
LIVHE I.
fl est naturel que la morale, dépendance et résultat pratique de la doctrine, suive le sort de celle-ci. Non pas, sans doute, que l'état des mœurs dépende de la croyance, en ce sens-ci qu'il suffirait d'avoir une doctrine pure pour que les mœurs fussent pures, mais dans ce sens que, dans la mesure où une doctrine pure et saine nous pénètre, nous transforme et nous vivifie, dans cette mesure aussi nos mœurs se purifient. Or, à la fin du siècle passé, la doctrine semi-orthodoxe de l'église vaudoise était trop froide, trop sèche, elle avait trop peu de vie ; la prédication était trop flasque pour que les cœurs pussent are généralement et profondément touchés. La doctrine ne produisait donc pas les fruits de vie et de sanctification qu'on aurait été en droit d'attendre d'un peuple appelé chrétien. Elle était bien dans la tête, mais l'attrait du mal était dans le cœur, et c'est du cœur que procèdent les sources de la vie. La vie morale de notre peuple laissait donc beaucoup à désirer et nous croyons que fort peu de pasteurs de nos jours se seraient associés aux accents lyriques du citoyen-ministre Louis Bridel, lorsque, en 1803, il prononçait, à Vevey, un discours dont nous extrayons ce seul passage : « La moralité de notre peuple, son amour pour la religion, son attachement pour les lois, son respect pour les propriétés de ses semblables, se sont montrés dans le plus grand jour. Je vous loue surtout, peuple du Léman, peuple bon, généreux et sensible, je vous loue et je vous remercie au nom de la patrie, de ce que, dans cette grande crise, vous vous êtes montré digne d'elle4. » Tel n'est point le langage que font entendre, soit le clergé du Léman, soit des hommes po-
' Discours à l'occasion de l'anniversaire du 12 avril 1799. Réimprimé à Lausanne en 1953.