‹ Histoire du movement religieux et ecclésiastique dans le canton de VaudChapitre 46 sur 243 · chapitre m · texte numérisé non relu

chapitre m

France sur l'Europe tout entière. Les préoccupations politiques, les guerres et bruits de guerre, les enivrements de la gloire, les sacrifices énormes et divers qu'un tel état de choses imposait, tout cela provoquait chez nous un contre-coup qui, en dissipant l'esprit, détournait également de la pratique journalière et austère des devoirs que la religion et la morale prescrivent à l'homme. On voyait donc se dégrader les temples déserts, les cimetières devenir des voiries, et, ce qui était tout autrement grave, l'incrédulité pratique pénétrer de plus en plus dans les masses, tandis qu'un formalisme trompeur berçait mollement dans ses bras la plupart de ceux qui, du naufrage général des convictions chrétiennes, avaient sauvé quelques sentiments religieux.

Dans tout ce qui précède, nous avons eu essentiellement en vue le peuple ou, en d'autres termes, les laïques. Il ne serait pas moins intéressant de rechercher quel fut, pendant la période que nous étudions, l'état des mœurs du clergé lui-même.

Il semble, à la vérité, que ce soit là une recherche oiseuse, sinon injurieuse, car il faudrait admettre d'emblée qu'un clergé et surtout un clergé évangélique, ne peut avoir que des mœurs pures, édifiantes, exemplaires. Malheureusement, pour avoir reçu une plus grande somme de connaissances, de lumières; pour être appelé à prêcher une doctrine au plus haut point moralisante et sanctifiante, le clergé vaudois n'en était pas pour cela un clergé bien vivant, ni particulièrement remarquable par sa tenue et par ses mœurs. Sans doute, sa faiblesse se trahissait habituellement moins par des mœurs positivement déréglées, que par une certaine mollesse dans le caractère chrétien, par trop d'indulgence, trop peu de fermeté dans la répression des désordres et des vices (répression qui aurait dû et pu s'exercer

par le triple moyen de la prédication, de l'action pastorale disciplinaire et de la cure d'âmes), par une certaine disposition à s'amuser un peu comme tout le monde, à prendre sa part des divertissements mondains, à assister aux représentations théâtrales1, aux bals, aux sociétés du dimanche qui faisaient du jeu de cartes leur principale distraction. Le goût des bons repas, dont on ne sortait pas toujours très maître de soi et de sa personne, n'était encore que trop répandu au sein du clergé vaudois% dont plusieurs membres se livraient, en outre, avec ardeur, aux plaisirs de la chasse et de la pêche. Très rarement, quelquefois cependant, nous avons rencontré dans les registres des classes la mention de cas d'ivrognerie habituelle et d'impureté qui excitaient, il faut le dire, la sainte indignation du clergé et provoquaient des destitutions.

En somme, croyons-nous, l'état moral du clergé était celui qu'on peut attendre d'hommes qui, représentant assez fidèlement le caractère général de leur peuple, apportaient une certaine bonhomie dans l'accomplissement de leurs devoirs, pas trop de rigueur, pas trop d'austérité et qui étaient les premiers imbus de l'idée fausse et pratiquement dangereuse de l'état chrétien. A leurs yeux, généralement, le peuple avait plus besoin d'amélioration que de conversion. Delà, chez beaucoup de pasteurs, vis-à-vis de leurs paroissiens, un manque de vigueur et d'énergie qui devenait pour eux-mêmes un vrai piège moral.

1 On peut voir un curieux détail sur la vie pastorale au commencement de ce siècle dans le canton de Vaud, dans l'ouvrage intitulé : Jean-Daniel. In memoriam, 1865. (Décembre 1803.)

2 Un pasteur très considéré, homme de talent, le doyen de S ne sortait pas

toujours de chez lui sans avoir une démarche quelque peu chancelante. On se bornait à dire : « Voilà M. le doyen qui a eu ses amis. » Cela n'allait pas plus loin et ne tirait pas à conséquence. Dès lors, on est devenu beaucoup plus sévère à l'égard du clergé. C'est ainsi encore que nombre de pasteurs recevaient leurs collègues ou les proposants qui allaient de temps à autre prêcher pour eux, dans leur bibliothèque. Or, ce qu'ils appelaient de ce nom, c'était tout simplement leur cave.

chapitre m. 69 « Il régnait parmi eux un triste laisser aller, qui frappait plus les regards que la vie honorable et le zèle de ceux qui faisaient exception à cette manière d'être1. »

Au reste, le régime bernois était de nature à endormir les pasteurs, parce qu'il leur ôtait toute liberté d'action vraiment spirituelle et qu'il faisait d'eux des fonctionnaires civils et les représentants du Souverain temporel. Malheureusement, les régimes qui succédèrent à celui de Leurs Excellences ne restèrent que trop fidèles à l'esprit de ce dernier et jamais, au canton de Vaud, on ne put se défaire de l'habitude de réglementer l'église, absolument comme on réglemente une administration purement civile. Le gouvernement de 4803 n'allait-il pas jusqu'à proscrire la lecture en chaire des sermons, comme si ce détail d'intérieur eût dû intéresser en quoi que ce fût le bien de la république et le salut de l'état î C'est par des exigences de cette nature et d'autres aussi mesquines et aussi étrangères au bien et aux progrès du règne de Dieu, que l'on a si souvent étouffé la vie de l'église et entravé sa marche. On ne comprenait pas que, s'il faut rendre à César ce qui est à César, il faut aussi rendre à Dieu ce gui est à Dieu .

Il nous resterait à dire quelques mots de la vie et des mœurs des étudiants à cette époque. On sait qu'alors et jusqu'au jour de sa réorganisation en 1838, l'académie de Lausanne était étroitement liée à l'église du pays. Dans l'origine, elle avait été fondée dans le but unique de fournir des pasteurs à l'église. Les étudiants étaient donc envisagés comme les futurs conducteurs spirituels de la nation ; leur genre de vie, leurs habitudes, leurs

1 Bauty. Chrétien évangêlique, 1865; pag. 458.

mœurs, en un mot, appartiennent par conséquent à notre sujet. Seulement, comme notre travail sur ce point a été déjà fait, en grande partie du moins, par M. A. Gindroz dans son Histoire de l'instruction publique dans le pays de Vaud, et par M. Louis Burnier dans sa Notice sur Aug. Rochat, nos lecteurs nous permettront d'être très bref.

Une chose que nous devons rappeler ici, c'est que les temps de la révolution helvétique, comme ceux de l'empire, ne furent point favorables aux études théologiques. On se plaint souvent alors que les auditoires se vident ; que le nombre des proposants est très réduit ; on se préoccupe des moyens de remédier à ce mal qui menace directement la vie de l'église l. Mais, d'un côté, les troubles de cette malheureuse époque, les privations imposées aux pasteurs, le peu de considération dont on les entourait; de l'autre , les charges militaires qu'un trop puissant voisin faisait peser sur notre pays et l'absence de sécurité générale, portaient aux études amies de la paix et du calme , des coups funestes. Quand les bâtiments académiques étaient transformés en casernes et que le bruit journalier des batailles détournait étudiants et professeurs de leurs paisibles travaux, pouvait-on se bercer de l'espoir que de nombreuses phalanges de jeunes gens se vouassent au service de l'église ?

Sans doute la loi de 1806, sur l'instruction publique, améliora quelque peu cet état de choses, en offrant aux étudiants plus de ressources pour leurs études et en rendant plus solide la base de ces études. Le corps des professeurs fut augmenté et de nouvelles chaires furent créées. Mais bien qu'en cela la sollicitude du gouvernement d'alors se soit montrée grande et active, il y avait encore là des lacunes et des vides sensibles.

1 En 1798, à la chute du gouvernement bernois, le nombre des étudiants était tombé de 200 à 55. Ce chiffre, déjà si faible, diminua encore graduellement jusqu'en 1803. L'académie ne comptait plus alors que 38 élèves et 30 d'entre eux jouissaient d'une bourse. (A. Gindroz.)

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